Ramadan : la Tunisie prend le chemin de la démocratie

Depuis le 27 mai, une grande partie des musulmans pratiquants de Tunisie font le ramadan. C’est une période où ils se dévouent à Dieu par des prières et des bonnes actions. Les rues se vident en journée pour dévoiler un tumulte de vie la nuit. Mais tous les ans, la problématique du non-jeûne en public refait surface. Depuis 2014, les tunisiens peuvent se définir comme « a-religieux » et changer de religion mais ne pas jeûner est mal perçu. Si chaque année les questions sur le ramadan se posent, c’est que le pays est engoncé entre modernité et tradition.

Le ramadan en Tunisie

Festivités et traditions sont le mot d’ordre de cette période de l’année. Même si les bars ont l’autorisation de rester ouverts, ils ferment durant le ramadan. La vente d’alcool dans les magasins est interdite et il est rare de croiser quelqu’un avec de la nourriture à la main. La vie prend un autre rythme pendant environ un mois, jusqu’à l’Aïd el Fitr, la fête de la rupture du jeûne. Les jeûneurs s’interdisent de boire, fumer ou manger le jour, et se sustentent de plats préparés spécifiquement pour l’occasion : boureks, manchons au fromage, tajines… La nourriture fait partie de la tradition : les magazines se remplissent de recettes pour le ramadan, les femmes passent des heures à confectionner tous les mets et pâtisseries que dégusteront la famille, les amis ou des voisins. Même les publicités s’y mettent. Le ramadan est une période où la personne prend conscience de sa chance à pouvoir subvenir à ses besoins quotidiennement, c’est pourquoi la nourriture abonde pendant le mois saint.

Des arrestations pour raison morale

Tous ne suivent pas le rythme effréné du ramadan. Dimanche 11 juin, pour la première fois en Tunisie, des dizaines de personnes ont manifesté à Tunis pour avoir le droit de manger et de boire en public. Cette manifestation s’est déclenchée en réaction à l’arrestation de non-jeûneurs. Elle est à l’initiative du collectif « Mouch Bessif » (ou « pas contre notre volonté ») qui entend défendre les cinq hommes ayant été arrêté en Tunisie depuis le début du ramadan. Sur les cinq, quatre ont dû aller en prison pour « outrage à la pudeur » parce qu’ils mangeaient et fumaient dans un jardin public le 1er juin, en plein ramadan. Le cinquième homme a été arrêté le 12 juin à Bizerte, au Nord de Tunis, pour une « atteinte aux bonnes mœurs » : il avait fumé dans le jardin du tribunal. Pour cela, il est condamné à un mois de prison. Ces outrages à la pudeur et atteintes aux bonnes mœurs font référence aux articles 125 et 226 du code pénal. Mais ces articles sont habituellement utilisés en cas d’exhibition sexuelle. Pour les manifestants, il paraît incongru de saisir les cinq hommes pour un outrage qui n’en est pas un.

La manifestation #MouchBessif du dimanche 11 juin 2017

Liberté et religion

Chaque année le débat sur l’interdiction de manger, boire et fumer en public pendant le ramadan revient sur le devant de la scène. La question se pose aussi dans les pays voisins, majoritairement musulmans. Déjà en août 2013 en Algérie, des non-jeûneurs avaient manifesté pour la « liberté de conscience » à Tizi Ouzou, près d’Alger, au Nord du pays. Chaque année, démocratie et religion se heurtent. En tant que démocratie, la Tunisie prône dans sa Constitution « la liberté de croyance et de conscience » et elle se porte « gardienne de la religion ». Les manifestants veulent la garantie des libertés individuelles afin que tout le monde puisse choisir entre jeûne et non-jeûne. Tous devraient avoir la possibilité de consommer comme ils le souhaitent, et donc, de se nourrir à loisir, en public ou non. De nombreuses personnalités défendent la liberté de jeûner. Heba Morayef, directrice des recherches pour l’Afrique du Nord à Amnesty International affirme qu’

« emprisonner quelqu’un pour avoir fumé une cigarette ou mangé en public, c’est une violation absurde de ses libertés individuelles ».

Mais les partisans du pouvoir ne s’opposent pas à l’absence de jeûne. Leurs revendications portent sur le caractère ostentatoire de la pratique du non-jeûne. Les non-pratiquants peuvent continuer de consommer en journée, mais il est préférable de le faire de manière discrète, chez soi. D’après le Coran, les fidèles musulmans s’abstiennent de boire et de manger en pleine journée. Le jeûne étant majoritaire, il est mieux perçu de le respecter. Imposer sa consommation à la vue de personnes pratiquant le jeûne est vécu comme un acte irrespectueux.

Un pas vers la démocratie ?

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Manifestation des non-jeûners à Tunis, Nouvel Obs

Depuis le printemps arabe et la constitution adoptée en janvier 2014, aucune manifestation portant sur le ramadan n’avait eu lieu. Aujourd’hui, des personnes foulent les pavés de la rue pour faire entendre leur voix. Leur opinion n’est pas majoritaire, mais elle se fait entendre. Les lois sont remises en question par le peuple, par les ONG. Une pétition a été mise en ligne pour l’annulation de la « circulaire Mzali de 1981 » qui interdit aux commerçants et restaurateurs d’ouvrir la journée pendant le mois du ramadan, sauf dans les zones touristiques. Si la circulaire avait été annulée par le chef de l’État de l’époque, Habib Bourguiba, dans les faits, elle est toujours effective. Certains n’hésitent pas à jeter l’opprobre sur les restaurateurs ouvrant la journée. Une partie des défenseurs des droits humains estime que les manifestations et les pétitions sont le reflet de la démocratie. Amnesty International déplore l’utilisation des articles du Code pénal sur « les atteintes à la moralité ». L’ONG voit à travers les récents événements un phénomène allant à l’encontre des progrès de la Tunisie en matière de droits humains. La transition démocratique est toujours en cours en Tunisie depuis la révolution de 2011. C’est un processus lent : des mesures sont prises, comme la lutte contre la corruption, la féminisation du gouvernement, mais elles sont toujours limitées. Ceux qui souhaitent la démocratie s’interrogent : cette procédure arrivera t-elle à terme ? Après plus de six ans de transition, les gouvernements sont inlassablement remaniés. Un changement s’est opéré depuis la révolution. En visite officielle en Turquie le 16 juin, le ministre tunisien des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui, déclare que

« la Tunisie est en train de construire une démocratie jeune et vivante ».

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