Turquie : l’impossible liberté de la presse

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Depuis le 8 mai dernier, Mathias Depardon, photojournaliste français, était détenu dans un centre de rétention près de Gaziantep, en Turquie. Arrêté lors d’un reportage, les autorités l’accusaient de ne pas avoir demandé les autorisations nécessaires. Il vient d’être libéré et expulsé vers la France. Retour sur une liberté oubliée : celle de la presse.

Il y a quelques mois, l’ONG Reporters sans frontières (RSF) publiait son classement mondial annuel de la liberté de la presse. La Turquie figurait à la 155ème place sur 180 au total, soit un recul de quatre places par rapport à l’an dernier. La raison de cette rétrogradation ? Une répression de plus en plus violente vis-à-vis des médias et surtout, vis-à-vis des médias opposés au Président de la République, Recep Tayyip Erdoğan, depuis le coup d’Etat raté du 15 juillet 2016.

L’état d’urgence décrété « au nom de la lutte contre le terrorisme », a contribué à limiter une liberté d’expression déjà bien entamée depuis l’arrivé au pouvoir du leader du parti islamo-conservateur de l’AKP (Parti de la justice et du développement) en 2014.

Selon un rapport du Conseil de l’Europe de février 2017 sur la liberté de la presse et la liberté d’expression, plus de cent journalistes seraient détenus, un nombre quatre fois plus élevé qu’en 2015. Amnesty International a d’ailleurs lancé une campagne pour demander la libération des journalistes incarcérés depuis le putsch, mais aussi pour réclamer la fin de la restriction de la liberté d’expression. Depuis le mois de février, plus de 250.000 personnes se sont mobilisées, dont l’artiste chinois Ai Weiwei. RSF, de son côté, a mené le 29 mai dernier l’opération #SaveTurkishJournalists en soutien aux journalistes turcs incarcérés. Des portraits de dix d’entre eux ont été affichés dans Paris afin de mobiliser l’opinion publique. Une banderole a même été installée devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg pour interpeller l’institution et la pousser à agir.

Si les journalistes ne sont pas emprisonnés, leur carte de presse peut leur être retirée, leur passeport annulé ou leurs biens confisqués. A cela s’ajoute de nombreux procès, souvent perdus d’avance, car, comme le détaille ce rapport, la justice est contrôlée par le pouvoir.

Les citoyens sont, eux-aussi, lourdement touchés par cette restriction de la liberté d’expression puisque les autorités turques n’hésitent pas limiter l’accès à Internet en ralentissant le débit de chargement, mais aussi à censurer les réseaux sociaux.

« Plus de 110.000 sites Internet ont été interdits » précise, pour le site Francetvinfo, Nils Muiznieks (commissaire européen aux droits de l’homme) « Les autorités turques détiennent le record de demande de fermeture de Twitter et Facebook ».

Par ailleurs, la pluralité médiatique n’existe quasiment plus puisque la plupart des médias s’opposant au Président Erdoğan ont été interdits. Au total, Nils Muiznieks dénombre 170 médias fermés par le gouvernement. Libération cite, par exemple, le cas du quotidien d’opposition Cumhuriyet qui en octobre 2016, a vu une dizaine de ses employés arrêtés. Une situation qui fut alors vivement contestée par les Etats-Unis et l’Union européenne.

Pour RSF, la Turquie représente aujourd’hui: « la plus grande prison du monde pour les journalistes ». Certains d’entre eux sont en situation de danger extrême et font le choix de s’exiler dans un pays étranger. C’est notamment le cas de Can Dündar, dont l’histoire est citée par Le Parisien. Ancien rédacteur de Cumhuriyet, il a dû fuir la Turquie pour l’Allemagne en 2016, après avoir été victime d’une tentative d’assassinat. Par ailleurs, il avait été condamné la même année en Turquie, avec son collègue Erdem Gül, à cinq ans de prison pour avoir révélé des informations compromettantes. Celles-ci concernaient un trafic d’armes organisé par les services secrets turcs et qui aurait permis d’équiper des rebelles syriens.

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Caricature d’Erdoğan par Plantu dans Le Monde

Plusieurs exemples prouvent que la répression des autorités turques vis-à-vis des médias et de la liberté d’informer touche aussi largement les journalistes étrangers.

En novembre 2016, Olivier Bertrand, journaliste français pour le site Les jours, est arrêté et maintenu en détention pendant deux jours sans avoir aucune information sur les charges qui pesaient contre lui. Il a finalement été expulsé vers la France.

Un mois plus tard, c’est au tour de Dion Nissenbaum du Wall Street Journal d’être emprisonné pendant deux jours et demi sans avoir le droit de contacter ni un avocat, ni même sa famille.

En janvier dernier, Rod Nordland du New York Times est arrêté à l’aéroport d’Istanbul avant d’être renvoyé à Londres. Il est finalement interdit de séjour en Turquie par le ministère de l’Intérieur, en raison de plusieurs articles qui ont déplu au gouvernement, dont un reportage sur la ville de Diyarbakir, au Sud-est du pays, considérée par le peuple kurde comme la capitale du Kurdistan turc.

Mathias Depardon, quant à lui, a été arrêté le 8 mai dernier lors d’un reportage pour le magazine National Geographic, à Hasankeyf (à l’Est de l’Anatolie) pour motif de non possession d’une accréditation. Installé depuis cinq ans en Turquie, il n’a pas obtenu, cette année, de réponse pour le renouvellement de sa carte de presse par l’administration turque, sans qu’aucun refus ne lui ait été clairement formulé. Comme le précise Le Monde, le photojournaliste avait contacté la Direction de la presse (BYEGM) avant son départ pour Hasankeyf. Celle-ci lui avait confirmé qu’il ne courait aucun risque de partir en  reportage sans une carte de presse valide.

En outre, les autorités turques avaient également ouvert une enquête pour « propagande du terrorisme » après avoir découvert sur son compte Instagram, une photographie montrant des combattants kurdes du PKK (lisez notre article sur les mouvements politiques kurdes). Force politique de la minorité kurde, ce dernier est considéré en Turquie comme une organisation terroriste.

« Sa détention est vraiment arbitraire » expliquait l’une de ses avocates Rusen Aytac au Monde, « il n’y a aucune raison de le retenir, sinon un motif politique ». En effet, une décision d’expulsion avait été émise à son encontre le 11 mai. Or, le photojournaliste n’a été libéré du centre de rétention pour migrants de Gaziantep, que le 9 juin.

Pour protester contre son emprisonnement, il s’est lancé dans une grève de la faim qu’il a stoppé le 26 mai après avoir obtenu un droit de visite du consul adjoint de France à Ankara, Christophe Hemmings, et de sa mère. Une visite qui a eu lieu la veille de sa libération.

En France, les proches de Mathias Depardon, de nombreux journalistes, ainsi que des médias se sont mobilisés pour demander sa libération via notamment un comité de soutien ou les hashtags « #FreeMathias » et « #LibérezMathias » sur les réseaux sociaux.

 

De plus le 19 mai, RSF, deux autres associations de défense de la liberté de la presse et dix-neuf rédactions avaient envoyé une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur turc Süleyman Soylu, pour demander la libération immédiate de Mathias Depardon.

Enfin lors du récent sommet de l’OTAN à Bruxelles, Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdoğan avaient évoqué sa détention. Le Président turc avait alors promis qu’il « examinerait rapidement sa situation ». 

Néanmoins, plus d’une centaine de journalistes turcs sont encore emprisonnés. Certains d’entre eux n’ont même pas encore été jugés et attendent la tenue de leur procès. Un situation qui, pour le moment, ne semble pas prête d’évoluer.

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