Diagnostic d’un pays malade par Roland Cayrol

Étudier les structures politiques et l’évolution de l’opinion publique est le quotidien de Roland Cayrol depuis plus de 40 ans. Toutes ces analyses lui permettent d’affirmer une chose : « Notre cher et vieux pays aime la politique ». Pourtant, « déception » (54%) et « dégoût » (20%) sont aujourd’hui les deux premiers mots qui viennent à l’esprit des Français quand on les interroge à propos de la Ve République. Avec Les raisons de la colère, le politologue devient le porte parole des désenchantés qui espèrent, malgré tout, un renouveau et une cohésion au sein de leur gouvernement. Les législatives seraient-elles l’élection de la dernière chance ? Si oui, c’est après-demain que tout se joue.

Un pays malade et des Français qui souffrent

En publiant les Raisons de la colère, Roland Cayrol revient sur les dérives emblématiques de la politique actuelle. Il met des mots sur le mécontentement des Français dont la campagne des élections présidentielles fut la parfaite illustration. Refus des candidats sortants tels que Nicolas Sarkozy aux primaires de la droite ou Manuel Valls pour la gauche, montée du Front national, faible audience lors des débats télévisés, record historique de votes nuls ou blancs évalué à 11,5 % au deuxième tour des élections… La Ve République a rarement connu des jours si sombres.

Le politologue utilise le terme pathologique de « sclérose » pour définir le climat ambiant. Parmi les symptômes, on retrouve essentiellement un manque de crédibilité, d’honnêteté et de cohésion de la part des hommes politiques. Outre les affaires judiciaires qui visent François Fillon et Marine Le Pen, Roland Cayrol insiste sur la technique du double langage. Les mots en politique sont devenus une monnaie d’échange. Les textes sont écrits à partir d’arrangements entre les différents partis. De ce fait, les mesures changent et ne correspondent plus à ce qui avait été promis. Les mots perdent de plus en plus leur sens et les Français leur confiance en leur gouvernement. Droite et gauche, persuadées d’avoir raison, n’écoutent plus les demandes de leurs électeurs et se lancent dans une « guerre de religion économique » qui n’a pourtant plus de base solide ou pratiquement plus de base d’opinion. Pour l’auteur, le refus d’un dialogue entre « bords » différents  contribue aux raisons de la colère. La scène politique n’est plus que le spectacle d’un conflit idéologique où l’adversaire est le « diable incarné ». Toutes ces attaques médiatisées permettent néanmoins de dissimuler le manque de créativité ou le vide des programmes.

« Notre démocratie étouffe de son mode d’élaboration et de ses modalités de contrôle. C’est un système trop rigide, sans contre-poids ou dispositifs d’organisation de compromis, qui ne peut que contribuer à la montée du scepticisme, de la défiance et de l’incrédulité face aux détenteurs de la parole politique. »

Tout cela s’ajoute à la peur du terrorisme, à la montée de l’islam qui interroge, à la crise économique et médiatique. Les problèmes de société accentuent l’inquiétude des Français. La vague des attentats terroristes impose un sentiment d’insécurité constant et créé des amalgames entre djihadistes et musulmans qui sont souvent victimes d’hostilités. La dette publique est évaluée à 97 % du PIB sans que les dirigeants parviennent à renverser la tendance. Lorsque Roland Cayrol écrit son livre, nous sommes en plein coeur de la campagne présidentielle, période où l’on s’attend à entendre de nouvelles perspectives. Il dépeint néanmoins une gauche qui s’est décrédibilisée en n’atteignant pas ses objectifs, des extrêmes « rabougris sur eux-mêmes et un modèle socio-économique inaccessible », une droite conservatrice reprenant le double thème de la réduction des finances publiques avec une orientation libérale … Les difficultés économiques ont également de lourdes répercutions sur la presse. Les effectifs des rédactions sont réduits, les journalistes doivent rédiger plus d’articles et plus vite ce qui empêche parfois la précision des informations. Les réseaux sociaux et les blogs sortent toutefois vainqueurs de cette crise. De plus en plus de citoyens s’informent sur Internet, vecteur d’insultes et de diffamations, d’appels à la haine et de fausses affirmations, contribuant par ailleurs à l’émergence du populisme. Le problème est devenu si généralisé ces dernières années que l’expression anglaise « Post-truth » (post-vérité) a reçu la distinction de mot de l’année par le dictionnaire d’Oxford en 2016. Pour le politologue, rien ne pourrait mieux illustrer la colère des Français.

Alors que veulent les désenchantés ? Maintenir l’élection présidentielle directe par les citoyens, renforcer et élargir les pouvoirs du Parlement, accorder au peuple son souhait de représentation proportionnelle. Trois réponses apportées aux sondeurs identiques depuis plus de trente ans. Cela semble logique qu’ils soient peu convaincus par l’efficacité de la politique actuelle. On en revient toujours aux mêmes mots : déception et dégoût.

Gauche-droite : une vieille lune ?

Est-il pertinent de vouloir séparer la gauche de la droite aujourd’hui ? Sur de nombreux points, les gens d’un même parti rencontrent des désaccords et se sentent plus proches des positions du « camp adverse ». Devrions-nous encore parler d’une gauche républicaine et d’une droite nationaliste quand le gouvernement de François Hollande n’a cessé d’exalter nation et patrie en danger? Lorsqu’on interroge les Français, les valeurs les plus prisées sont la liberté (88%), la solidarité (80%) et l’égalité (80%) indépendamment de leur couleur politique. Une enquête CSA pour le site Atlantico constate également que 30 % des personnes se déclarent n’être ni au centre, ni à gauche, ni à droite, quand ces deux dernières compteraient chacune 28 % d’adhérents. Bien sûr, un attachement demeure. Certains prônent encore des spécificités dites essentielles mais les sujets et débats actuels auraient tendance à les gommer. Pour Roland Cayrol, le temps est venu de dépasser cette frontière qui n’a plus raison d’être et de s’unir afin de résoudre efficacement les problèmes de la Ve République (socio économiques, écologiques, politiques). Il revient ainsi sur les quatre critères de distinction entre gauche et droite élaborés par le philosophe André Comte-Sponville dans les années 1930 pour renforcer son propos.

Les partisans de la droite et de la gauche se différencieraient selon des critères sociologiques, historiques, économiques et philosophiques. Les bourgeois, les cadres, les professions libérales voteraient majoritairement à droite contrairement aux couches populaires. Pourtant, n’est-ce pas le Front national, parti d’extrême droite, qui agit « Au nom du peuple » ? La gauche serait favorable aux changements les plus radicaux quand la droite défendrait « ce qui est ». Néanmoins, la droite a modifié ses positions au cours de son histoire concernant les droits sociaux. Si l’idéologie de la gauche a évolué, cela se ressent essentiellement sur le plan économique. Elle qui refusait le capitalisme, a mis en place le CICE et le pacte de responsabilité. Sur l’affirmation « Il faut que l’État donne plus de liberté aux chefs d’entreprise », 48 % des personnes de gauche répondent d’ailleurs au politologue être « d’accord » contre 63 % pour celles de droite. Quel est l’objectif de Roland Cayrol ? Nous faire comprendre que les univers se sont fortement rapprochés. Une opposition nette et précise au niveau des mentalités semble caricaturale. Seulement, droite et gauche cultivent « une querelle de chapelle » permanente et refusent d’avoir des points d’accord. La sentence des Français a été assez significative puisque de toute l’histoire de la Ve République, c’est la première fois que le président est de gauche et de droite. 

La République en marche peut-elle remettre la France sur pied ?

Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron a été élu président de la République avec 66,1 % des voix. Ces chiffres ne représentent toutefois pas un véritable soutien. Beaucoup disent avoir fait un vote utile ou un vote contre, notamment face à la candidate du Front national, Marine Le Pen. Les électeurs se sont sentis démunis lors de cette campagne électorale. Seulement 77 % d’entre eux se sont rendus aux urnes et cela sans réel enthousiasme ou espoir sur le futur mandat. Pourtant, lorsqu’on lit Les Raisons de la colère dans lesquelles Roland Cayrol rapporte les volontés des Français, nous serions tentés d’en conclure qu’Emmanuel Macron était le plus en phase avec cette nouvelle mouvance politique. Le politologue parle de compromis, d’alliance, de cohésion lorsque des partis ne cessent de se décrédibiliser les uns les autres sans prendre en comptes les impératifs réels. Le mouvement « En Marche ! » a pris le risque de passer outre cette alternance droite/gauche dès sa fondation en 2016. Cela lui a valu de nombreuses critiques mais peut être aussi sa victoire…

Depuis son investiture, Emmanuel Macron bénéficie d’un emploi du temps chargé. C’est pour lui l’occasion de faire ses preuves sur la scène internationale : rencontre avec ses homologues Angela Merkel, Donald Trump, Vladimir Poutine, entretien avec les chefs de gouvernement des sept pays les plus riches lors du G7 à Taormine en Sicile… Chaque fois, le jeune prodige met un point d’honneur à respecter les codes. Il a également su se montrer autoritaire dans des sujets très controversés tels que le défi migratoire, le protectionnisme ou encore l’environnement. Ses premières semaines en tant que président de la République lui sont donc plutôt favorables mais pourra t-il mener son projet jusqu’au bout ? Les dimanches 11 et 18 juin, les Français sont effectivement invités à voter pour les élections législatives de leurs pays. Si la République en marche n’obtient pas la majorité, le mandat s’annonce houleux et conflictuel. La gauche et la droite ne comptent pas faciliter la tâche au candidat qui leur a  » volé  » leurs soutiens et les suffrages pour le Front national lors des élections présidentielles annoncent une forte adhésion pour le parti d’extrême droite. Roland Cayrol l’a compris dès mars 2017 : il s’agit de l’élection de la dernière chance.

« Cette fois, tout appelle à l’urgence. L’exaspération citoyenne est devenue trop forte. Surtout, le risque politique est maintenant trop grand. »

Les législatives : l’élection de la dernière chance selon Roland Cayrol

Le 23 mai, la liste définitive des candidats aux législatives a dévoilé le nom de 7 882 personnes et a confirmé la tendance actuelle. Sur 577 circonscriptions, le Front national se présente dans 571 d’entre elles. Derrière lui, se trouve, la France insoumise (556 candidats), Les Républicains ( 480 candidats ) et la République en marche (461 candidats). Pourtant, Emmanuel Macron est optimiste. Selon des propos rapportés par Le Canard Enchaîné, il prévoit plus de 400 députés sur les bancs de la nouvelle Assemblée nationale.

« Nous allons avoir beaucoup d’élus, presque trop (…), il va falloir les encadrer de près pour éviter le foutoir ».

Le président serait-il trop confiant ? Certes, ses candidats sont arrivés en tête chez les Français de l’étranger dans dix des onze circonscriptions. Une étude Ipsos Sopra Steria Games changers annonçait encore mardi 29,5% d’intention de vote pour la République en marche mais l’enjeu est de taille et ne doit pas être pris à la légère. Que se passera t-il si les députés élus ne parviennent pas à s’entendre ? Qu’en sera t-il de l’espérance politique des Français qui attendent des compromis et un respect entre les différents partis ?  Plus d’efficacité pour l’élaboration des lois ? 

Au delà des premiers résultats des élections du 11 juin, le politologue achève son ouvrage en s’adressant aux politiques et met l’accent sur quelques orientations qui lui paraissent impératives. Dès les législatives passées, il sera primordial pour Emmanuel Macron d’établir un discours-cadre de ses orientations, d’expliquer où il compte « nous emmener » afin de donner une cohérence à chacune de ses actions. C’est important pour les désenchantés qui ont besoin que les dirigeants revalorisent la politique et tiennent à nouveau leurs promesses, ensemble. Il n’est donc pas question de rêve mais juste d’enthousiasme et de conviction partagée. Pour Roland Cayrol, cela passe par un rôle assumé et revendiqué auprès des citoyens mais aussi une démocratie participative dans laquelle ces derniers pourraient donner leur avis et décider de l’avenir de leur pays.

« La démocratie est supposée être le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. »

Faisons le dès dimanche ! 

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