Le referendum turc : une Turquie divisée plus que jamais

turquie

Le 16 avril 2017, Recep Tayyip Erdoğan quitte un statut de président surtout protocolaire pour devenir le chef de l’exécutif en Turquie. Réactions, nouveaux pouvoirs, évolutions… Qu’en est-il un mois après la victoire du oui au referendum ? Emel et Yagmur, deux jeunes femmes d’Istanbul prennent la parole et nous livrent leur ressenti.

Un coup d’État raté qui donne des ailes au Président

Mais tout d’abord pour comprendre ce bouleversement institutionnel en Turquie, il faut remonter à la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Lorsqu’une partie de l’armée prit d’assaut l’aéroport d’Istanbul, s’empara des locaux de la chaîne publique TRT et déclara diriger le pays. Face à cette tentative de coup d’État, Recep Tayyip Erdoğan appelle tous les Turcs à résister et l’armée restée fidèle parvient à vaincre les dissidents. 6000 d’entre eux sont arrêtés et 105 putschistes sont tués. Depuis, la Turquie connaît l’État d’urgence, des centaines d’arrestations chez les journalistes, les magistrats et les partis de l’opposition. L’organisation de Fethullah Gülen est la première visée car le gouvernement est convaincu qu’elle est à l’origine du putsch, mais les soupçons concernent aussi les membres du Parlement. Le HDP (Parti démocratique des peuples) est accusé de soutenir le mouvement terroriste du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan). Les premiers procès ont débuté en décembre et ont déjà condamné deux soldats à perpétuité. Le Président Erdoğan compte bien punir tous ceux qui ont voulu porter atteinte à son titre, et s’accapare de plus en plus le pouvoir exécutif. En décembre 2016, ce n’est pourtant pas encore légal, il faut alors trouver une légitimé par le droit et par le peuple…

La quête des oui, en route vers le référendum !

Le 21 Janvier 2017, le Parlement vote un projet de révision constitutionnelle. A cette date, la Turquie est une République parlementaire, dans laquelle seul le premier ministre, Binali Yildirim, détient le pouvoir exécutif. Seulement, Recep Tayyip Erdoğan ne voit plus les choses ainsi. Il ne veut plus seulement représenter son pays, il veut aussi le gouverner. Le 16 avril 2017, tous les Turcs, qu’ils résident en Turquie ou à l’étranger, ont donc été invités à donner leur avis sur l’élargissement des pouvoirs du Président. C’est ainsi qu’une longue et houleuse campagne a été lancée. Le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, connaît plusieurs refus en Union Européenne : deux meetings sont annulés en Allemagne et les Pays Bas, l’Autriche et la Suisse lui refusent également l’accès. Les relations diplomatiques se dégradent et Recep Tayyip Erdoğan multiplie les menaces, notamment sur la question de l’immigration et des réfugiés venus du Moyen-Orient.

Au cœur de cet affrontement politique, on oublie trop souvent les principaux concernés : le peuple. Emel, française d’origine turque, est arrivée à Istanbul depuis 6 ans. Elle insiste sur les nombreux discours réalisés à la télévision, les affiches dans les rues…

« Avant le vote, on ne parlait que de ça, du référendum… C’était pénible à force »

Lorsqu’on écoute parler la jeune femme, on ressent une véritable saturation, mais elle n’incrimine pas uniquement le gouvernement turc. En réalité, Emel doute : que voter lors de ce référendum ? Quels seront les véritables changements ? Qui dit la vérité ? Le discours alarmant des occidentaux ou son Président qui connaît réellement le mode de fonctionnement de la Turquie ?

« Ce qui m’embêtait aussi, c’était le discours des européens, que ce soit dans les médias ou autour de moi. Je trouvais qu’ils en faisaient trop alors que ça ne concernait pas leur pays »

Des paroles que nous ne pouvons nier ! En Europe, seul Jean Marc Ayrault, le ministre français des Affaires étrangères, a accepté un meeting de son homologue Mevlut Çavuşoğlu au nom de la liberté d’expression, et ce, au-delà des nombreux désaccords.

Le Président fête la courte victoire du « Oui » au referendum »  AFP PHOTO / ADEM ALTAN

Le 16 avril 2017 : Ni oui ni non ?

Après 4 mois de campagne, les résultats tombent : le oui l’emporte avec 51,4 % des voix. Seulement, les chiffres révèlent une faible adhésion. L’appareil étatique et les médias, souvent contrôlés, ont dû se confronter au rejet d’une hyperprésidence de l’Europe durant toute la campagne. Cette lutte semble avoir eu de l’influence sur le peuple turc : les petites localités ont quasiment tous consenties à l’élargissement des pouvoirs du Président, mais ce n’est pas le cas du sud du pays, à la majorité kurde, ni des grandes villes. S’il n’y a rien d’étonnant pour les régions Kurdes, cela l’est bien plus pour Istanbul et Ankara, qui ont toujours été favorables à l’AKP (le parti de la justice et du développement) de Recep Tayyip Erdoğan. Devrait-on prendre de plus en plus en compte la présence des pro-européens à Istanbul, notamment en raison des grands clubs de football de la ville ? Quoi qu’il en soit, ce référendum reste une victoire étriquée, lourde d’inconnues pour le pays.

Dès lors, la fonction du Premier ministre est supprimée au profit du président qui devient, non seulement chef de l’exécutif, mais aussi le dirigeant de l’AKP.  Recep Tayyip Erdoğan peut désormais gouverner par décret, nommer le haut commandement militaire, le chef du service de renseignement, les recteurs des universités et certains hauts fonctionnaires et magistrats. Le pays va devoir faire face à un nouveau règlement intérieur. Les Turcs sont prévenus : la reprise en main du pouvoir judiciaire n’attendra pas. Depuis le 16 avril 2017, le gouvernement a déjà évoqué deux consultations populaires sur le rétablissement de la peine de mort et prolongé l’État d’urgence de trois mois. Le 29 avril, les émissions télévisées de rencontres amoureuses ont été interdites et les 4 000 fonctionnaires congédiés. De son côté, le site Wikipédia a été bloqué.

Yagmur, 30 ans, n’a étudié que deux années le français. Malgré les difficultés qu’elle a à traduire ses pensées, elle veut absolument mettre des mots sur son quotidien. Elle dévoile donc ses ressentis les plus profonds : la peur lors du coup d’État manqué et l’horreur de la purge qui a suivi. Elle raconte que certains de ses proches n’osent pas toujours sortir de chez eux selon l’horaire de la journée, qu’il est difficile de trouver un métier en raison de la crise économique. La situation avant référendum suffisait pour l’inquiéter. Mais pour elle, la victoire du  »oui » n’est finalement rien d’autre que la concrétisation d’une politique qui met à mal le pays depuis bien longtemps. Est-ce qu’il y aura de nombreux changements ? Probablement, mais ce sera juste une façon de rendre officiel ce que l’État faisait déjà officieusement.

« Il n’y a pas de démocratie ici… Certains de mes amis ont quitté la Turquie. Si j’en avais la possibilité, je le ferais aussi. »

   Résultats par Province. Vert : Oui (51,2%) Rouge : Non (48,8%)

Quand l’économie s’immisce dans la vie/l’avis politique

Emel et Yagmur ont toutes les deux la trentaine et habitent Istanbul. Pourtant, l’une dénonce la crise économique, quand l’autre perçoit des salaires corrects. Yagmur n’a pas hésité une seule seconde sur son vote quand Emel était toujours dans le doute la veille du référendum. Plusieurs similitudes mais des points de vue très différents. Pourquoi ?

Certes, Emel vit à Istanbul mais elle est arrivée de France il y a seulement 6 ans. En 2014, la ville était déjà composée de 70 % de Franco-Turcs. Les perspectives sont intéressantes pour les expatriés du point de vue de l’évolution des carrières et du développement des entreprises. La jeune femme en a conscience. Elle ne regrette en rien sa vie d’avant et se considère comme une privilégiée.

« Nos revenus sont encore en euros et nous vivons très bien avec le taux de change ».

Comme nous pouvons l’observer en France, la situation économique a une grande part de responsabilité dans les choix politiques. Le 16 avril 2017, Emel a finalement voté contre l’hyperprésidence, suite aux avis de son pays d’origine. Cependant, cela ne veut pas dire qu’elle est réticente au gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan.

« Un jour avant le vote, je vous avouerais que c’était encore 50/50 ».

Selon une étude d’HSBC, le décalage entre le niveau de vie des expatriés et des Turcs, victimes d’une augmentation du taux de chômage, ne fait que s’intensifier. En effet, le pays connaît un important ralentissement économique qui entache la crédibilité du président. Quand Yagmur explique son vote lors du référendum, elle ne fait à aucun moment référence aux changements du législatif et de l’exécutif que cela implique. Elle ne fait que parler de son quotidien, du climat conflictuel qui règne sur le territoire et de ses difficultés financières. Le bilan économique n’inspire plus confiance, alors qu’il contribuait beaucoup à la popularité de Recep Tayyip Erdoğan. Celui-ci avait fait ses preuves en gardant une croissance de 4 % en 2015, et ce malgré la vague d’attentats. Le rapport Doing Business de la Banque Mondiale classait, jusque cette année, la Turquie dans les premiers rangs de son palmarès. Aujourd’hui, les milieux économiques internationaux ont divisé leur investissement par deux. Au troisième trimestre 2016, ils ont atteint 7,1 milliards d’euros contre 13,3 milliards la même période en 2015. La baisse de la livre turque entraîne les prix à la hausse car beaucoup de produits sont importés en dollars. L’interventionnisme du président apparaît contre-productif. Sa dérive autoritaire fait fuir les investissements étrangers, mais surtout ses militants.

Jusqu’où ira  Recep Tayyip Erdoğan? Quelles seront les prochaines conséquences de cette nouvelle ère politique  ? Pour Emel, « il faut observer la manière dont les choses avancent... ». Quand des hommes ont été privé de leur droit à la parole, quand des rédacteurs en chef ont été placés en garde à vue, comme Oguz Güven du site Internet  »Cumhuriyet » le 15 mai dernier, nous, journalistes, nous n’oublierons pas de relayer la situation politique en Turquie.

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