Bienvenus à “No Land’s Song”, ici, interdit de chanter

Le regard défiant et serein de Sara Najafi domine l’affiche du documentaire No Land’s Song, sorti ce 16 mars 2016. Il s’agit d’un documentaire dénonçant l’interdiction faite aux femmes iraniennes de chanter seules en public. Sara Najafi, jeune compositrice, y réussi l’impossible : faire entendre la voix des femmes au pays des mollahs (nom des érudits musulmans dans le pays perse). Entre courage, passion et détermination, No Land’s Song retrace le parcours périlleux d’un pari fou ; celui de réaliser, malgré l’interdiction, un concert de femmes solistes en Iran.

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Sara Najafi

Un acte révolutionnaire

Tout débute en 2011, le projet est présenté au ministère de la Culture et de la Guidance islamique. La réponse est claire et nette, c’est impossible, les femmes n’ont pas le droit de chanter en Iran. En effet, depuis la Révolution islamique de 1979, la musique perse traditionnelle ancestrale est imposée. Les autres genres comme le rock, le métal, l’électro deviennent interdits. Interdiction qui touche également le chant féminin car  »à partir d’une certaine fréquence, la voix féminine se transforme en un plaisir sensuel pouvant faire quitter un homme de son état normal » selon Abdolnabi Jafarian, un érudit religieux. La société ne semble donc pas encore prête à ce changement et au projet de Sara Najafi. Pourtant, avant la révolution sous le régime dictatorial du Shah (terme persan désignant un monarque) Mohammad Reza Pahlavi, la musique se développait et se modernisait.

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Emel Mathoulthi

Dans les années 1960 on chantait dans les cabarets un verre à la main sur le titre de Delkash, Tomorrow is bright, aux paroles évocatrices « Dans l’ivresse, le monde devient plus beau ». Plus tôt encore, dans les années 1920, une femme, Qamar, osait chanter sans voile. Elle est un véritable symbole de liberté comme avec sa chanson Morq-e Sahar (Oiseau de l’aube), écrite pour être chantée par une femme mais désormais chantée uniquement par des hommes. À travers ce concert Sara Najafi tente de faire changer les mentalités. Elle tente également de créer un pont culturel entre l’Iran et la France, hommage à l’hymne iranien écrit par un français. Ainsi, se côtoient deux chanteuses iraniennes (Parvin Namazi et Sayeh Sodeyfi), deux chanteuses françaises (Elise Caron et Jeanne Cherhal) et une chanteuse tunisienne (Emel Mathoulthi). Or, ce mélange culturel s’avère complexe notamment concernant la différence entre les méthodes de composition orientale et occidentale. Alors que la musique orientale a tendance à être improvisée, libre et à alterner rapidement les notes aiguës et graves, la musique occidentale est plus précise et encadrée par les partitions et le tempo.

Le 19 septembre 2013, à l’opéra de Téhéran, le concert se déroulait sous les applaudissements et les rappels de la foule. La salle était pleine à craquer comme le montrent certains plans séquences du documentaire. Le son envoûtant du târ, instrument à cordes iraniens, et la mélodie des chants perses se mêlaient aux rythmes effrénés des percussions. La caméra se focalisait tour à tour sur les différentes chanteuses. Jeanne Cheral chantait des paroles en arabe « Engage toi, prends des risques », tandis qu’ Elise Caron chantait une chanson de son répertoire, cette fois-ci en français, La belle au bois dormi. La chanteuse Emel Mathoulthi a également chanté une de ses chansons, Kelmti Horra (Ma parole est libre). Quelques années plus tôt elle l’interprétait dans les rues tunisiennes en pleine Révolution du Jasmin (révolution non-violente considérée comme l’un des éléments déclencheur des contestations populaires du Printemps arabe). Chanson qu’elle interprétera également lors de la cérémonie du prix Nobel de la paix, en 2015.                                                                  

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En partant de la gauche : Jeanne Cherhal, Elise Caron, Parvin Namazi

Un concert marqué par de nombreux rebondissements

Quelques instants pris en caméra cachée montrent l’envers du projet et ses difficultés. En effet, le ministère de la Culture et de la Guidance islamique avait rejeté une première fois la proposition du concert. Puis il avait fini par accepter le projet, sous certaines conditions, comme le port obligatoire du voile pour les interprètes et l’interdiction de se mouvoir sur la scène. Le concert a de nouveau été interdit par le ministère qui n’apporta comme seule justification que « dans ce pays on ne donne pas de raisons ». Finalement, le projet est validé à la condition qu’il se déroule dans une salle de répétition, que l’on couvre les voix des femmes solistes par celles d’hommes ou par l’orchestre et, enfin, de donner une liste des personnes du public. Ces hauts et ces bas touchant l’organisation du concert proviennent en partie du fait que la direction du ministère ait changé trois fois au cours du projet. Les musiciens ainsi que les chanteuses ont refusé de jouer sous ces conditions. Le concert sera finalement autorisé par le ministère de la Culture et de la Guidance Islamique craignant de donner une mauvaise image du pays. Cette expérience a permis aux artistes françaises de vivre et de comprendre la censure que subissent les chanteuses iraniennes. Les élections présidentielles en Iran, qui se dérouleront en mai, offrent un espoir de chanter à nouveau librement pour ces artistes. C’est avec les paroles de la chanson de Qamar, Morq-e Sahar, que la rédaction souhaiterait conclure : “Pauvre rossignol aux ailes fermées / Sors de ta cage / Et chante la liberté de l’homme.”.

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