«Plus rien à faire, plus rien à foutre» – livre choc de Brice Teinturier

Brice Teinturier, délégué général de l’institut de sondage IPSOS, publie Plus rien à faire, plus rien à foutre, dans lequel il cherche à analyser les raisons de la crise démocratique française. Avec plusieurs années d’expérience au cœur de l’analyse d’opinion à son actif, Brice Teinturier théorise tout au long de son ouvrage, l’apparition d’un nouveau mouvement politique informel : les PRAF-istes, ceux qui en ont « plus rien à faire », voir « plus rien à foutre ».


Brice Teinturier introduit son ouvrage avec un constat relativement partagé : la France est un pays profondément divisé, qui doute de lui-même et qui est rongé par l’idée du déclassement. Parallèlement émergent de plus en plus de « figures du mal », qui suscitent de la défiance et même de la haine : les étrangers, les musulmans, les juifs, les riches, les chômeurs, les élites, les médias, les sondages, les fonctionnaires. Dans ce contexte, près d’un tiers des Français constitueraient le mouvement de ceux qui en ont « plus rien à faire ». Selon l’auteur, cette forme modérée de détachement vis-à-vis de la politique ne serait que l’étape intermédiaire avant de basculer dans le « plus rien à foutre », rupture radicale avec le système politique, définitive et dangereuse.

Brice Teinturier cherche à revenir aux origines de la « PRAF-attitude » véritable noyau de la crise démocratique selon l’auteur, qu’il convient de ne pas confondre avec l’électorat de Marine Le Pen. Si une part non-négligeable des électeurs de Marine Le Pen expriment un rejet profond du système politique, ils croient encore au pouvoir de la politique et ont confiance en leur chef (« Marine »). Les PRAF-istes quant à eux, sont désintéressés : ils ne suivent plus les débats politiques, peuvent s’abstenir délibérément et ne croient plus en un quelconque pouvoir politique. Brice Teinturier cherche donc à établir une chronologie à la « PRAF-attitude ». L’auteur date au tournant de la rigueur de 1982 la première désillusion de l’opinion vis-à-vis du pouvoir politique. Le chômage ne devait alors pas dépasser plus de deux millions de personnes : c’était un engagement fort de la campagne de François Mitterrand, promesse non-tenue quelques mois après l’élection du premier président socialiste. Le Front National réalise alors son score historique en 1988 : près de 15 % des suffrages aux élections législatives.

L’élection présidentielle de 2007 marque un autre tournant dans l’essor de la « PRAF-attitude ». Nous sommes en présence de trois candidats qui innovent et qui n’ont pas, ou presque, de bilan gouvernemental : Nicolas Sarkozy pour la droite est en rupture avec Chirac, Ségolène Royal, à gauche, bouscule le paradigme socialiste et François Bayrou, au centre, transgresse le clivage droite-gauche avec un certain succès. Une forte espérance en la politique renaît et l’abstention est presque deux fois inférieure à celle du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Mais nouvellement élu, Sarkozy clive en raison de son manque de résultats, de sa manière d’exercer la fonction présidentielle et de son omniprésence médiatique. En 2012, face à Sarkozy, perçu comme un leader utilitariste fasciné par l’argent, les PRAFiste réclament une figure morale. Avec son anaphore célèbre, « moi président de la République (…) », François Hollande avait pris, lors du débat d’entre-deux-tours, l’ascendant sur son rival sur le thème de l’exemplarité : mais une fois élu, ses conversations « privées et intimes » avec différents journalistes, l’Affaire Cahuzac ou encore ses frasques sentimentales révélées dans Closer, n’ont fait que nourrir une désillusion profonde. Par ailleurs, François Hollande semble être incapable de trancher et dans le reniement permanent aux yeux des Français. Le plan fiscal du début de quinquennat, impactant le pouvoir d’achat des classes moyennes, et l’exposition de sa vie sentimentale l’affaiblissent considérablement. La promesse (sans cesse répétée) de l’inversion de la courbe du chômage non-tenue le rend, aux yeux des Français, illégitime et incompétent.

Brice Teinturier délivre également dans son ouvrage une fine analyse des profondes mutations que connaissent l’information et les modalités de traitement de l’actualité. La radicalité et la simplification de l’information sont deux éléments qui contribuent à son appauvrissement (théorisé selon le principe du « plancher-collant ») : on part du principe que l’usager sait, et que le seul but est de réaliser de l’audience, ce qui est littéralement ruineux pour la démocratie représentative. De plus, l’audience des chaînes de télévision est de plus en plus fragmentée et les référentiels communs d’auparavant se perdent : il n’existait que sept chaînes de TV gratuites en 2005, et personne n’avait de smartphones. Aujourd’hui, avec le poids des réseaux sociaux, chacun est un média potentiel. De plus pour l’auteur, si les réseaux sociaux sont des formidables vecteurs de libertés et de progrès, il convient de cibler leurs limites : ils génèrent de l’indécence – en raison de l’anonymat possible – de l’insignifiance – avec des échanges de propos généralement peu-argumentés – et, dans le pire des cas, de la violence, lorsque insignifiance et indécence sont couplés. Travaillant lui-même pour un institut de sondage, Brice Teinturier tient à souligner l’utilisation abusive et parfois stupide de l’outil sondagier, ce qui contribue à le dévaloriser. Par exemple, pour la loi El Khomri, une majorité écrasante de sondés déclarait ne pas connaître le contenu de la loi : l’opinion s’est vite cristallisée sur une perception générale et faussée. Les médias ont simplement retenu qu’une majorité de Français était opposé au texte de loi, alors qu’en réalité, très peu de Français le connaissait.

L’auteur consacre la deuxième partie de son livre à caractériser les six composantes de la crise démocratique que la France traverserait. La première crise concerne le manque de résultats économiques et sociaux, et un sondage édifiant l’illustre : près de 65 % des Français considèrent qu’aucun gouvernement n’est en mesure d’obtenir de réels résultats, qu’importe sa couleur politique. Le deuxième aspect concerne l’incarnation du rôle présidentiel. Le Président de la République semble en effet être confronté à un dilemme : dessiner une vision globale du sens de son action et de la place de la France dans le monde (au risque de paraître déconnecté), ou bien prendre et annoncer des mesures concrètes régulièrement (au risque de n’avoir aucune vision ni hauteur). Parallèlement à ce déficit d’incarnation, s’ajoute une crise du leadership, troisième aspect de notre crise démocratique, élément particulièrement criant pour François Hollande. Selon Brice Teinturier, François Hollande n’était pas un « personnage » capable de mobiliser l’opinion et il ne s’imposa réellement comme un chef de l’État que lors des attentats terroristes de 2015, période particulièrement grave. Quatrième élément de crise : une incapacité à identifier clairement les clivages politiques. Par exemple, pour la loi Macron une large majorité existait au sein de l’Assemblée Nationale, mais le 49-3 a du être utilisé pour dépasser les blocages du clivage gauche-droite. Enfin, les deux derniers aspects de notre crise démocratique font référence à un manque d’exemplarité de certains élus politiques et à une représentativité incomplète des électeurs dans le cadre du scrutin majoritaire et non proportionnel.


En identifiant clairement six aspects défaillants (crise de résultat, d’incarnation, de représentativité, d’exemplarité, de leadership et de lisibilité), Brice Teinturier cherche à expliquer le rejet toujours plus grandissant de notre système démocratique. Couplée notamment à une mutation de l’information et à un essor des réseaux sociaux, cette crise demeure sourde et ne se caractérise pas que par une progression des scores électoraux du Front National.

 

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