Pourquoi est-il si difficile de combattre la radicalisation ?

Le terrorisme islamique n’a jamais présenté un danger aussi grand qu’aujourd’hui pour une raison simple : de plus en plus d’Occidentaux partent au front pour se battre aux côtés d’organisations. Les gouvernements tentent tant bien que mal de lutter face au danger imminent que représente la radicalisation, mais peinent encore à s’adapter face à une évolution constante des techniques de recrutement.

L’Etat islamique connaît aujourd’hui un nombre d’adhérents étonnamment élevé (plus de 30 000 combattants djihadistes recrutés en 10 ans selon Paul Neumann, expert en radicalisation et directeur du Centre International d’Etude sur la Radicalisation, lors d’une conférence donnée à Lyon en 2016), et ce nombre ne cesse d’augmenter, grâce à un système de recrutement très efficace. Un seul groupe islamique présente des résultats à la même échelle que ceux de Daech : l’organisation terroriste Al-Qaeda, qui comptait environ 20 000 combattants (recrutés sur 10 ans).

Alors comment se fait-il que Daech connaisse un tel succès en si peu de temps ?
La plupart des autres organisations islamiques recrutaient avec un système de bouche à oreille. Beaucoup des soldats étaient donc des locaux, et le recrutement n’avait pas cet aspect universel pouvant toucher tout le monde, comme le système que l’EI a mis en place avec internet.

Une stratégie professionnelle

L’organisation utilise beaucoup les réseaux sociaux pour recruter, surtout Twitter ou Facebook lors de ses débuts. Mais comme cela laissait des traces sur la toile, Daech a, depuis peu, partiellement migré sur des plateformes telles que Skype, Viber ou encore Telegram (cette dernière échappant aux contrôles des renseignements étatiques) afin de manipuler sans crainte des personnes correspondant aux profils « radicalisables », inspirés du Course in the Art of Recruiting (« Traité sur l’art du recrutement ») publié par Al- Qaeda et disponible sur internet.

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Le recrutement est ciblé, et les recruteurs sont formés pour cela : ils font preuve de charisme et sont soigneusement choisis pour embrigader les personnes les plus influençables. Une organisation sans faille (ou presque) permet à l’organisation de recruter dans le monde entier.

Malhama Tactical, par exemple, est la première entreprise de mercenaires et cabinet de conseil djihadiste qui s’adresse aux Russes. Ils publient des vidéos de propagande sur YouTube montrant des militants au combat. Elle se composait à l’origine de 10 soldats venant d’Ouzbékistan ou de républiques à majorité musulmane du Caucase russe. Depuis son lancement en mai 2016, l’entreprise a pris beaucoup d’ampleur et travaille désormais aux côtés de groupes comme le Parti Islamiste du Turkestan, un groupe ouïghour d’extrémistes venant de la province chinoise du Xinjiang. Le groupe est aujourd’hui plus sollicité que jamais. Abu Rofiq, le chef du groupe pense à s’épandre ailleurs, comme par exemple en Chine ou au Myanmar. Il mentionne aussi l’idée de retourner à ses racines, et d’aller combattre le gouvernement russe. Il applique une réelle tactique professionnelle et montre un esprit d’initiative assez déroutant.

L’Etat autoproclamé islamique possède même une agence de presse : Al-A’maq, officiellement indépendante (mais avec un penchant très prononcé pour Daesh, malgré un ton neutre voulu), qui communique les dernières nouvelles du front à chaque fois que l’EI frappe, c’est-à-dire partout où il a des combattants (en ordre décroissant) : au Moyen-Orient, Maghreb, Europe de l’Ouest, Caucase russe, Asie du Sud-Est, Balkans, et Amérique du Nord.

Capture d_écran 2017-03-20 à 18.01.33Exemple de communiqué de presse provenant d’Al-A’maq (source : Libération)

 

On observe cependant depuis peu une décentralisation des centres importants de l’EI, qui recrute de plus en plus en Asie Centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Turkménistan, Tadjikistan et Ouzbékistan). En effet, il est aujourd’hui plus facile pour l’EI de recruter en Asie Centrale qu’au Pakistan ou en Afghanistan, puisque la situation politique dans les cinq pays d’Asie Centrale est trop instable pour se concentrer à contrer ce phénomène. Ils représentent donc des cibles faciles pour Daech.

Une grande capacité d’adaptation : 

L’EI possède une stratégie de radicalisation redoutable, notamment parce qu’il sait s’adapter aux pays dans lesquels il recrute : il y a deux ans, un de ses commandos a renversé la radio afghane Qalam FM et s’est emparé de la fréquence, dans le but de diffuser son influence vers l’Asie centrale et méridionale. Grâce à cela, il a pu s’implanter en Afghanistan, et tente de s’emparer d’une des terres de formation de djihadistes les plus connues, jusque-là majoritairement théâtre des opérations de recrutement des Talibans. Une grande partie de la population de la province du Nangarhar étant analphabète, la radio se présente comme le média le plus efficace pour toucher la population. La station radio a déjà été détruite deux fois par les autorités afghanes, mais l’EI a récupéré la fréquence à chaque fois. Il s’agit pour Daech de s’imposer face aux Talibans, tout en esquivant les frappes américaines, et la radio reste la technique la plus utilisée par l’EI dans cette lutte. Bien que les Talibans soient plus nombreux en Afghanistan que les soldats de l’EI, Daech a bâti une influence plus forte sur le plan radiophonique que les Talibans. Néanmoins, malgré ses efforts, Daech ne réussi à occuper qu’une petite partie de la province Nangarhar, et demeure, pour l’instant, minoritaire en  Asie méridionale.

Miser son influence sur une fréquence radio clandestine peut paraître risqué pour l’EI, puisqu’il est très facile pour les autorités de localiser l’origine de l’émission de la fréquence. Une fois de plus, Daech a pris en compte ce risque et varie les lieux d’émission afin de ne pas laisser de traces, méthode, pour l’instant, plutôt efficace.

Grâce à cette stratégie rigoureusement réfléchie, l’EI compterait aujourd’hui plus de 30 000 personnes engagées à ses côtés, prêts à se battre et à mourir pour lui. Une fois endoctrinés, il est très difficile de ramener les adhérents à la raison. En effet, la stratégie de radicalisation de Daech consiste à faire passer les autorités et le gouvernement des pays laïques pour des mécréants. Le mode de vie occidental est considéré comme débridé, débauché et sacrilège.

La radicalisation :

La propagande joue un rôle très important dans l’endoctrinement. Rumiyah, la revue de propagande de Daech, disponible sur internet en plusieurs langues (anglais, russe, turc, allemand, chinois et français : les langues parlées par la grande majorité des combattants), accessible à tous et surtout n’importe qui. Le combat y est idéalisé et le nom d’Allah utilisé à chaque ligne, même si les « radicalisés » ne sont paradoxalement pas si nombreux à partir pour des raisons religieuses. En effet, selon Paul Neumann, il existe trois profils types de personnes qui se laissent manipuler par des recruteurs de l’EI :

  • Le « défenseur »: ce type de personnalité est motivée par la notion de menace existentielle qui pèse sur les siens, et donc sent en elle un appel à partir et se battre. C’est donc plus pour défendre ses frères que par appel théologique.
  • Le « chercheur » : c’est l’aventurier. Il provient souvent de communauté marginalisée, et désire devenir un héros et se faire admirer des autres. À cela s’ajoute le besoin de se révolter contre les représentants de l’ordre, et veut s’inscrire dans l’Histoire avec un grand « H ».
  • Le « suiveur »: celui-ci veut simplement rejoindre un ou plusieurs de ses proches qui s’est déjà rallié aux rangs de Daech.
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Exemplaire de la revue de propagande de Daech, Rumiyah (source : Le Figaro)

Ce phénomène ne s’applique pas seulement aux combattants de l’Etat Islamique, mais à l’ensemble des personnes endoctrinées pour des organisations terroristes. Les recruteurs de l’organisation terroriste étudient minutieusement les profils des personnes qui deviendront leur cible, afin de s’assurer d’utiliser la méthode de manipulation adaptée.

« Parler de déradicalisation, c’est déjà un échec face à Daech »

C’est ce que dit Mourad Benchellali dans une interview qu’il a donnée pour Lyon Capitale. Le jeune homme était parti en Afghanistan combattre au sein des rangs d’Al-Qaeda il y a quelques années, pour suivre certains de ses proches également partis. Après avoir réalisé son erreur, il a eu la chance de parvenir à s’échapper. Mourad confie qu’il parle régulièrement à des jeunes pour leur éviter d’idéaliser le combat (il a lui-même été traumatisé par les scènes de violence dont il a été témoin lors de son séjour en Afghanistan). Il ajoute que « parler de déradicalisation, c’est déjà un échec face à Daech », parce qu’une fois la personne radicalisée, il est très difficile de la désendoctriner, la « doctrine Daech » consistant à rejeter en bloc tout ce qui se rapporte de près ou de loin à l’Occident. Il est donc difficile d’engager un dialogue avec des radicalisés.

Selon Mourad, il faut chercher à les comprendre et les pardonner, même s’il faut ensuite les suivre de près, et faire attention à ce qu’ils ne « rechutent » pas. Le travail doit se faire en amont, selon lui, afin de sensibiliser les jeunes (souvent les plus vulnérables) à la violence du terrorisme.

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