Le problème kurde : l’épine dans le pied d’Erdoğan

De nos jours, les états multiethniques et multiconfessionnels laissent la place à des gouvernements prônant des sentiments nationalistes. La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan s’est d’ailleurs bâtie en grande partie sur ce sentiment de supériorité nationale, alimenté par une nostalgie de l’Empire Ottoman. Le peuple kurde a longtemps été une épine dans le pied des affaires turques, et ceci bien avant le début de la guerre en Syrie. Retour sur un conflit anciennement ancré dans la société turque.

Le sentiment nationaliste kurde se matérialise aux alentours de 1830, bien que les premiers soulèvements remontent à 1806. L’idée de création d’un état représentant le peuple kurde suit le modèle de la Grèce, qui, après dix années de guerre, s’affranchit du joug de l’Empire Ottoman en 1830. Mais à la différence de la Grèce, les kurdes n’ont pas reçu de soutiens internationaux, et les multiples soulèvements sont tous réprimés par les autorités ottomanes.

Ce sentiment nationaliste réapparaît au début du XXème siècle. La deuxième partie du XIXème siècle annonce l’écroulement de l’Empire : après l’insurrection bulgare de 1876 et la perte de l’Egypte en 1892, la Première Guerre Mondiale vient porter le coup de grâce à l’Empire Ottoman. Les Kurdes comptent sur la reconnaissance internationale de leur identité par le Traité de Sèvres de 1920, dont les articles 62 à 64 prévoyaient la création d’un « territoire autonome des Kurdes » englobant le sud-est de l’Anatolie, avec pour capitale Diyarbakir.

Traité de Sèvres
Variations des frontières turques; Crédits: Cédric Boissière
Mais la montée au pouvoir de Mustafa Kemal vient contrecarrer les promesses du Traité de Sèvres : en s’appuyant sur son image de guerrier et sur son charisme légendaire, Kemal se lance dans la reconquête des territoires turques sous tutelle, et, le 24 juillet 1923, le Traité de Lausanne redéfinit les frontières turques. Kemal, dans sa reconquête, réussi à inclure le Kurdistan, en se jouant du soutien des chefs kurdes. L’insurrection kurde ne se fait pas attendre face à la promesse bafouée par Kemal, mais elle n’est pas de taille : même si les nombreuses actions du président turc (interdiction de l’usage de la langue kurde en public, musèlement de la presse, emprisonnements de l’opposition), prônant le sentiment National, poussent de nombreux Kurdes à la résistance armée, la Turquie, aidée par l’Irak et l’Iran, écrase la révolte. Les partisans sont éliminés. La succession de révoltes kurdes se désagrègera en soulèvements désorganisés, qui feront échouer la création d’un état non-reconnu et isolé : la République d’Ararat.

Renaissance : 

Kurdish-inhabited_area_by_CIA_(1992)
Le Kurdistan, en clair sur la carte; Crédits: Univesity of Texas at Austin

Il faut attendre les années 1980 pour voir réapparaître un sentiment d’indépendance kurde en Turquie. Poussés par la création, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, de la République de Mahabad (état éphémère qui ne durera qu’un an) au Kurdistan iranien, et la résistance de Mustapha Barzani face au pouvoir irakien, le désormais célèbre PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) voit le jour en 1978. Les provinces orientales de l’Anatolie vont alors connaître la lutte armée : Abdullah Öcalan et ses brigades marxistes-léninistes, font face à la junte militaire, instaurée suite au coup d’état du 12 Septembre 1980, qui exerce une répression sanglante contre « la menace communiste ». Öcalan, véritable légende, mène la guérilla à partir de 1984 dans le Kurdistan Turc, et, en 1990, parvient à rallier une grande partie de la population kurde derrière lui.

Très vite, de nombreux pays, dont les Etats-Unis, la Turquie, et l’Union Européenne, placent le PKK sur la liste des organisations terroristes, et maintiennent encore aujourd’hui ce jugement. Le PKK est reconnu coupable, par ces pays, d’exercer une stratégie de contrôle sur les civils par une propagande accrue, une élimination des potentiels rivaux et l’usage fréquent de menaces. Les attaques sur des cibles touristiques et civiles sont pointées du doigt, et certains services de renseignement accusent le PKK de se servir des civils comme de boucliers humains, une technique utilisée par d’autres groupes terroristes dans la zone, à commencer par l’Etat Islamique.

Le peuple kurde est extrêmement divisé et partagé sur les buts et les moyens employés pour parvenir à son indépendance : les partis se sont démultipliés, et leurs branches ne cessent de naitre en dehors des frontières. Leurs idéologies diffèrent, ajoutant à la différence géographique, et le confédéralisme démocratique de Öcalan, qui souhaite dépasser le marxisme-léninisme originel du PKK, ne fait pas l’unanimité.

Aujourd’hui les acteurs principaux de la lutte kurde se regroupent face à la menace de l’Etat Islamique. On distingue néanmoins :

  • Le PKK, ses filiales iranienne (PJAK) et irakienne (PÇKD), et sa branche armée, le HPG. Ils rejettent le nationalisme et l’idée d’Etat-Nation. Le TAK, groupe terroriste dissident, serait relié au PKK selon les autorités turques. En guerre contre Erdoğan, ils rejettent le PDK, qui entretient de bonnes relations avec le président turc.
  • Le PYD, dont les forces armées sont le YPG, et le YPJ, la branche entièrement féminine. Comme le PKK, qui serait leur branche mère, ils prônent un confédéralisme démocratique, mais ne sont reconnus comme terroristes que par la Turquie. Ils bénéficient du soutien des Etats-Unis dans la lutte contre l’Etat Islamique.
  • Le PDK, dont la branche armée, les Peshmergas, des soldats aguerris « au-devant de la mort », connaissent une renommée internationale. Le PDK profite de l’utilité des Peshmergas dans la lutte contre l’Etat Islamique pour garder leur position de force vis-à-vis du gouvernement irakien. Considérés par le PKK et le PYD comme une affaire de famille du clan Barzani, ils sont à la tête du Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak, une région autonome du Nord de l’Irak. Le PKK accuse également les Peshmergas d’avoir abandonné les Yézidis à Sinjar, dont la prise par l’Etat Islamique a conduit au massacre et la réduction en esclavage de la population.

Deux visions paraétatiques s’opposent : d’un côté, le capitalisme nationaliste et l’autonomie du PDK en Irak, de l’autre, le socialisme autoritaire et indépendance du PYD en Syrie.

Erdoğan : une nouvelle stratégie face au « problème kurde » ?

Tayyip_Erdoğan

 

Avec l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan, la synthèse turco-islamique est représentée, même si l’AKP ne le revendique pas. Cette vision nationaliste et religieuse, s’est développée en réponse à la poussée du socialisme en Turquie. En prétendant respecter les principes du kémalisme, l’idéologie affirme l’islam sunnite et la turcité comme bases de la culture nationale turque. L’Empire Ottoman est utilisé comme modèle, un âge d’or contraire aux racines plus occidentalisées du kémalisme, et il ne s’agit pas là du seul paradoxe dans cette idéologie. Le paradoxe continue dans la politique d’Erdoğan vis-à-vis des Kurdes : selon le courant auquel il appartient, les Kurdes devraient être écartés du système, puisqu’ils ne sont pas conformes au profil dicté par la synthèse turco-islamique. D’ailleurs, ils subissent une répression extrêmement violente après 1980, la torture devenant monnaie courante dans la prison de Diyarbakir. Seulement, immédiatement après son élection, Erdoğan annonce l’ouverture de la société turque et la réconciliation avec les Kurdes.

La question kurde s’est en effet complexifiée : le PKK, prônant autrefois l’indépendance et l’autonomie, revendique désormais une reconnaissance de ses droits culturels au sein même de la Turquie. Le gouvernement turc décide par ailleurs de nombreux réfugiés kurdes (1 065 000 en 2014 selon l’UNHCR). Devant la crise émanant de Syrie, Erdoğan aurait pu stabiliser la frontière et améliorer l’adhésion des Kurdes en allant défendre la ville de Kobané, sous le feu de l’Etat Islamique. Mais, encore une fois, Recep Tayyip Erdoğan a surpris en décidant de ne pas intervenir. L’explication, bien qu’assez simple, vient arrêter le processus de paix : la Turquie refuse catégoriquement l’intégration du PKK à la sphère politique intérieure, et demande la dissolution du parti, aux envies indépendantistes depuis leur création en 1978.

La ville de Kobané est surtout un symbole, brandi par le PYD, qui fait peur à Erdoğan : en ayant réussi à écarter les autres partis kurdes et en pactisant avec le gouvernement Assad, le PYD s’est imposé comme acteur majeur du conflit syrien, et s’est installé dans le Kurdistan Syrien, le Rojava. Pour la Turquie, ce territoire présente une menace, car celui-ci pourrait servir de base aux opérations des kurdes qui, revigorés par le succès des frères syriens, reprendraient la lutte armée. L’autonomie kurde du Rojava inquiète également Erdoğan parce qu’il s’agit de la fin d’une époque : les Kurdes étaient dominés jusque dans les années 90, mais ils sont désormais devenus des acteurs majeurs de la politique du Proche et Moyen-Orient. Crainte supplémentaire, l’autonomie du Rojava risque fort d’inspirer les kurdes d’Anatolie orientale.

Northern_Syria_-_Rojava_october_2016
Le Rojava en octobre 2016; Crédits: Panonian

C’est pourquoi Erdoğan a fait d’une de ses priorités la lutte contre l’indépendantisme kurde : il s’agit d’éviter à tout prix la désintégration de l’Etat Turc, comme l’ont connu les voisins syrien et irakien, qui, en réponse à l’Anfal de Saddam Hussein, a autorisé la création d’un Kurdistan autonome irakien en 1991. Stopper toute montée en puissance de mouvements et d’acteurs politiques kurdes indépendantistes provoquerait la renaissance de la puissance régionale, perdue depuis la chute de l’Empire Ottoman, sur laquelle Erdoğan s’appuie dans un grand nombre de ses discours.

La rhétorique guerrière de l’Empire réapparait également dans le but de régler la question kurde : il faut anéantir l’ennemi qui se trouve au-delà des frontières, mais également les « traîtres » de l’intérieur, comme le HDP, voix pro-kurde institutionnelle siégeant au sein de la Grande Assemblée nationale de Turquie. Cette annihilation se traduit également par un bombardement et des opérations militaires sur les villages kurdes sympathisants à la frontière syrienne, effaçant, pour le moment, toute possibilité de cohabitation.

L’impossibilité de la paix se retrouve également dans la vision de la religion des deux camps : les kurdes ont, pour une majorité d’entre eux, restreint la place de la religion, et ont contrés les mouvements de l’islam politique. Ce même islam politique sur lequel Erdoğan a construit sa Turquie.

 

Le problème kurde et l’opinion internationale : la guerre des images

 

journalistes couvrant l'acancée de l'armée turque dans la région de Kilis
Journalistes couvrant les opérations de l’armée turque dans la région de Kilis; Crédit : Bulent Kilic -AFP
Comme tout conflit moderne, le problème kurde passe par une guerre de l’information. Jusqu’à l’explosion du conflit syrien, il était facile pour le gouvernement turc d’accuser de terrorisme le PKK. Mais la donne a changé avec la couverture médiatique de la résistance des Peshmergas : très appréciés à l’international pour leur résistance face à l’Etat Islamique, leur notoriété a rejailli sur les autres mouvements kurdes engagés dans la lutte, dont le PKK. L’image médiatique a en effet radicalement changée, passant de celle d’un groupe terroriste déstabilisant la Turquie à celle d’un acteur indispensable dans la lutte contre « les forces du mal », notamment aux Etats-Unis, puisqu’ils auraient participé à la défense de champs pétrolifères stratégiques, tout en aidant les populations Yézidis du Mont Sinjar. La Turquie semble alors peiner à instaurer leur vision du PKK, qui profite de cette mise en avant sur la scène internationale pour porter ses revendications. Les 30 000 kurdes rassemblés à Francfort pour réclamer « la liberté pour le Kurdistan », ce samedi 18 mars, agitant les drapeaux du Kurdistan et les portraits d’Öcalan, représentent bien aujourd’hui le soutien de la diaspora kurde, mais également des populations étrangères à la cause du PKK. Et les images circulant sur les réseaux sociaux ont vite fait de convaincre les médias européens, comme celles des « évènements Koruköy » de février 2017.

Une défaite pour Erdoğan, qui n’a pas réussi à contrôler totalement l’image des kurdes à l’international, et qui se voit également discrédités par le rapport du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme du 10 mars, qui l’accuse « de destruction massive, de meurtres et de nombreuses autres violations graves des droits de l’homme ». Les Organisations Internationales désormais convaincues de faits graves, Erdoğan semble avoir définitivement perdu cette guerre de l’image, où il apparaît plus comme le persécuteur que le persécuté.

Mais la contre-attaque du régime n’est pas pour autant inexistante : entre piqûres de rappel faisant resurgir le passé sanglant du PKK et diffusion en large de rapports accusant le YPG de crimes de guerre, la Turquie abat ses atouts.

La guerre de l’information est aujourd’hui largement remportée par les insurgés kurdes qui réussissent à communiquer leurs revendications à travers les réseaux sociaux et les médias, renouant avec cette image d’épine dans le pied de la Turquie. Combien de temps restera-t-elle logée ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s