La Turquie: Vers une fin de la République laïque ?

Il y a encore quelques années, la Turquie conciliait, de façon remarquable, islam et démocratie, et était même à deux doigts, de rejoindre l’Union Européenne. Mais, depuis bientôt trois ans, avec le régime instauré par M. Erdogan, elle semble s’éloigner peu à peu de cette politique, mise en place par Mustafa Kemal Atatürk.

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La Turquie, élève exemplaire

Révolution de 1908. Les Jeunes-Turcs, parti politique nationaliste révolutionnaire, se soulèvent contre le pouvoir autocratique du sultan Abdülhamid II, afin de rétablir la Constitution. Ils ouvrent alors la voie au laïcisme, donnant au pays une devise empruntée à la France : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Ceci, notamment grâce aux francs maçons du Grand Orient de France, « une société fermée dont les membres partagent des secrets maçonniques« .

En Octobre 1923, quand Mustafa Kemal, également connu sous le nom d’Atatürk, « Le Père des Turcs », proclame la République, il inscrit dans la Constitution un principe nouveau : « laiklik », en français, la laïcité. Ce terme résonne comme une révolution dans un pays à 99 % musulman !  Atatürk ne veut plus de l’islam comme fondement des institutions, et décide d’en finir avec le califat ottoman, « territoire sous l’autorité d’une personne considérée comme « successeur » de Mahomet », vieux de six siècle. Les robes et turbans, vestiges du passé, sont remplacés par des tenues occidentales et à l’école, l’alphabet latin se substitue à l’alphabet arabe.

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Portrait de Mustafa Kemal Atatürk, devant le drapeau de la Turquie

 

 

Pourquoi de telles décisions ?  Atatürk remarque que les pays du monde musulman sont colonisés par les puissances européennes. En adoptant leurs principes, il souhaite parler d’égal à égal avec ces nations et donc échapper à leur domination.  « Montrons qu’il n’y a aucune différence entre nous et la grande famille des peuples modernes », telle est la maxime qui guidera ses réformes.
Voici pèle mêle, quelques-unes de ses mesures phares : l’interdiction de la polygamie, l’égalité des sexes, le port du voile islamique prohibé dans l’espace public, le divorce reconnu et, avec surprise, le droit de vote des femmes accordé en 1934, devançant de onze ans la France : c’est l’élève qui dépasse le maître !

Mais voilà que depuis 2002, avec l’arrivée au pouvoir du parti islamo conservateur, l’AKP (Parti de la justice et du développement), et surtout  avec l’élection, à la tête de l’Etat, de Recep Tayyip Erdogan en 2014,  l’élève exemplaire tend à devenir un cancre…

Vers une réislamisation du pays       

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Réalisé par Plantu pour Le Monde, le 12 juin 2013. Dessin faisant référence aux événements de la place Taksim. 

 

Premièrement, elle se manifeste par la légitimation du port du voile.  A la rentrée 2010, la prohibition du voile à l’université, instaurée en 1998, est levée par le Conseil de l’Enseignement supérieur, malgré les nombreuses manifestions qu’avait suscitées la proposition par l’AKP en 2008.  En 2012, cette loi s’étend aux écoles musulmanes puis ce sont les avocates qui sont autorisées à plaider voilées dans les tribunaux.
En 2013, c’est au tour des écoles publiques (élèves et enseignants) et des fonctionnaires.  Cette année a également marqué les esprits avec l’arrivée, au Parlement turc, de deux femmes voilées, ce qui ne s’était pas produit depuis 1999.

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Deux députés de l’AKP arrivent voilées au Parlement, le 1er novembre 2013. 

 

En 2014, le voile fait son apparition à la télévision, porté par la présentatrice, Feyza

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La présentatrice, Feyza Cigdem Tahmaz

 

Cigdem Tahmaz, du journal de la chaine TRT Türk.  En 2016, les policières et les lycéennes sont autorisées à porter le voile et dernière mesure en date, les militaires en 2017. Cette ultime levée, pose problème puisque l’armée, depuis Mustafa Kemal, s’était imposée comme la gardienne de la laïcité.

 

 

 

 

Le gouvernement d’Erdogan, est aussi caractérisé par des attaques à la mixité.  En 2013, alors qu’il était Premier ministre, il propose d’y mettre un terme dans les résidences étudiantes, « au nom de la morale ». Bien que sa proposition ait été refusée, dans les faits, les résidences universitaires mixtes ferment les unes après les autres.

A l’inverse, depuis 2010, les établissements religieux fleurissent. Les écoles publiques sont transformées par des « imam hatip », et correspondent à des écoles confessionnelles.  Toutefois, cette pratique est légale, selon l’article 24 de la Constitution de 1982, époque à laquelle les militaires l’utilisaient comme moyen de lutter contre le communisme : « L’éducation et l’enseignement religieux et éthique sont dispensés sous la surveillance et le contrôle de l’Etat ». De plus, en 2014, Recep Tayyip Erdogan remet en cause la réforme linguistique d’Atatürk de 1928 en imposant l’apprentissage de l’alphabet ottoman dans les lycées religieux, et en option pour les publics.

Par ailleurs, les turcs ont dû abandonner l’idée de consommer de l’alcool à la terrasse des cafés. Depuis 2013, une loi interdit la vente d’alcool au détail dans les commerces entre 22h et 6h, ainsi qu’auprès des établissements scolaires et des mosquées.

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Un commerçant, forcé de cacher l’alcool, suite à une loi actée en 2013. 

 

Quelles sont les motivations du président Erdogan ?

«Erdogan s’identifie à Adnan Menderes » rappelle Brice Couturier, journaliste de France

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Adnan Menderes

 

Culture pour l’émission le Tour du Monde des idées. Mais qui est donc son héros politique ?  Menderes est l’un des fondateurs du parti démocrate (DP), le premier chef de gouvernement turc élu démocratiquement, au pouvoir de 1950 à 1961.  Il va procéder à un démantèlement partiel de la laïcité : rétablir l’appel à la prière, l’enseignement coranique dans les écoles publiques…  Son régime va se durcir progressivement, emprisonnant des journalistes. Ainsi, il bafoue progressivement les droits à l’opposition.
L’histoire se répèterait-elle ? Ces dérives, lui vaudront son renversement par les militaires kémalistes et son exécution en 1961.

Selon l’économiste américano-turc, Dani Rodrik : « Erdogan est obsédé par l’idée de se faire renverser par un coup d’Etat » et c’est la raison pour laquelle il est sans cesse tenté de procéder à un renforcement de l’Etat.

Il faut, par ailleurs, rappeler qu’en 1997, quand Erdogan était maire d’Istanbul, il a écopé d’une peine de prison de 4 mois pour « incitation à la haine religieuse », après avoir récité en public le poème suivant : « Les mosquées sont nos casernes, leurs coupoles nos casques, leurs minarets nos baïonnettes, et les croyants sont nos soldats ».

Deux ans plus tard, il réapparait sur la scène politique, se définissant comme un « démocrate conservateur », défendant l’intégration européenne et affirmant : « Nous n’irons nulle part avec le radicalisme religieux ».

En 2017, qu’en reste t-il ?

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