Culture et liberté d’expression, têtes de turque d’Erdogan

Depuis les événements du parc Gezi en 2013, mouvements protestataires en Turquie, l’Etat s’emploie à contrôler l’expression publique grâce à un large panel de lois. Avec les idéaux moraux nationalistes et anti-occidentaux du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan et la pression exercée par l’islam sunnite d’Etat, la censure sévit et la liberté d’expression peine à survivre.

Une censure omniprésente…

Ainsi, le cinéma, le théâtre, la musique, la littérature et surtout les journaux sont fortement exposés à la censure.

Recep Tayyip Erdogan est la bête noire de la liberté de la presse et cela est d’autant plus vrai depuis la tentative de putsch du 15 juillet 2016. En effet, le président turc multiplie ses mesures contre la presse d’opposition et selon Reporters sans frontières, il a à son actif la fermeture de 70 journaux (entre autres Tarafn Zaman, Bir Gün…), 36 chaînes de télévision, 23 radios et 29 maisons d’éditions dont la publication d’ouvrages est de surcroît interdite par le ministère de l’Education.

Ce sont en outre plus de 150 journalistes qui sont incarcérés : le pouvoir a même été jusqu’à arrêter Can Dündar, le rédacteur en chef de Cumhuriyet, quotidien extrêmement populaire en Turquie et symbole kémaliste (Mustafa Kemal, centre-gauche et laïc).

D’après Elif Akgül, spécialiste de la liberté de la presse pour le site Bianet, « Même si elles n’ont pas vraiment été une surprise, les arrestations à « Cumhuriyet » ont choqué car elles constituent un degré supplémentaire dans la répression. C’est le plus vieux journal de Turquie, symbole de l’idéologie kémaliste des origines. Le pouvoir ne vise pas simplement un journal, mais les valeurs fondatrices de la République de Turquie. »

Mais ce n’est pas seulement la presse mais tout le secteur culturel qui pâtit de la censure  puisqu’en presque deux ans une dizaine de milliers de personnes a perdu leur emploi.

En effet, en littérature non plus, l’heure n’est pas à la libre pensée et les offenses à la religion et aux bonnes mœurs sont passibles de poursuites judiciaires. Des très nombreux écrits sont proscrits que ce soit pour blasphème ou  caractère pornographique. L’incarcération de l’auteure Asli Erdogan pour avoir osé soutenir le quotidien pro-kurde Özgur Gündem, fermé sur ordre des autorités, l’an dernier a été très médiatisée et est un exemple probant de la menace qui pèse aujourd’hui sur les artistes turcs.

En août dernier, bon nombre de compagnies de théâtre nationales se sont vu interdire de mettre en scène et jouer les œuvres de certains auteurs. Le gouvernement proscrit les pièces dont l’auteur ne serait pas turc, et le responsable des compagnies nationales officielles de théâtre a fait annuler les représentations de pièces écrites par des écrivains occidentaux tels que Shakespeare, Dario Fo ou encore Anton Tchekhov.

La raison qui justifierait une telle censure ? Selon l’Etat turc, ce projet participerait à la préservation et à la promotion de la littérature et du théâtre turcs.

… contrée par une résistance active

Face à ces menaces, artistes et journalistes ne se laissent pas abattre et réinvestissent leur talent réprimé dans une lutte acharnée contre la censure du gouvernement.

Au printemps dernier, alors que le ministère de la Culture turc ordonnait l’annulation de la projection du documentaire « Bakur » de Cayan Demirel et Ertuglu Mavioglu, lors du festival d’Istanbul, une centaine de cinéastes s’étaient mobilisés contre la censure perpétrée par les autorités. Ce documentaire sur la vie quotidienne des combattants du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) a été farouchement défendu par les autres réalisateurs présents au festival, dont 23 ont retiré leur film par solidarité et pour marquer leur mécontentement.

Tous les moyens sont bons pour être entendus et les réseaux sociaux sont aussi devenus un moyen de contourner la répression culturelle. Ils constituent un lieu de résistance bien qu’ils soient de plus en plus sous le contrôle de l’Etat qui commence à prendre conscience de l’enjeu qu’ils représentent.

Defne Halman actrice turque renommée s’emploie à manifester et soutenir ses confrères notamment sur les réseaux sociaux : « En Turquie, nous sommes une petite communauté d’artistes solidaires, qui espère qu’un jour la culture pourra changer le cours de l’actualité. La solidarité est requise dans notre milieu pour faire entendre notre voix. Monter sur scène, c’est faire acte de résistance. Mais parfois ce n’est pas suffisant. Certains d’entre nous se taisent. D’autres parlent. Pour moi, c’est important de pouvoir me regarder dans le miroir et de me dire qu’au moins, j’aurais essayé » confie-t-elle.

Depuis le coup d’Etat manqué du 15 juillet dernier et la grande purge d’Erdogan touchant les médias, la résistance sur internet voit le jour : dix grandes maisons d’édition telles qu’Hachette, Harper Collins Canada, Penguin Random House se sont rassemblées pour signer la pétition mise en place par Pen International dans le but de défendre la liberté d’expression des auteurs et éditeurs et soutenir leurs confrères turcs. Tous laissent leurs différents de côté et font front commun face à la censure.

De plus, les écrivains n’abandonnent pas et n’hésitent pas, dans leurs romans, à user de l’ironie ou de la satire. Ils critiquent ouvertement l’islam et les mœurs traditionnelles que chérit tant le gouvernement. De nombreux écrits non conventionnels se multiplient entre les revues non conformistes, les pamphlets, ou encore les textes libertins et anarchistes qui circulent chez les jeunes lecteurs.

La nouvelle génération d’auteurs tente de se libérer d’un carcan qui tente de les maintenir enfermés dans ses règles sérieuses et classiques.

La résistance reste compliquée et n’est pas toujours entendue. Récemment, Orhan Pamuk, célèbre écrivain turc et Prix Nobel de littérature, n’a pas hésité à clamer son opposition à la réforme prévue par Erdogan -qui vise à renforcer ses pouvoirs- lors d’une interview pour le journal Hürriyet. Or, cet échange n’a étrangement pas été publié et l’auteur accuse le journal d’avoir agi ainsi délibérément en signe de soutien à l’Etat.

Pour autant, les protestations ne faiblissent pas et en 2005, une agence spécialisée dans les droits étrangers des auteurs turcs a même vu le jour à Istanbul afin de défendre ces artistes bafoués.

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