Le conflit syrien : quels acteurs ?

Dans la nuit du 22 mars 2011, 5 opposants politiques au régime syrien sont tués à Deraa, foyer de la contestation, lors d’affrontements entre les forces de l’ordre de Bachar Al Assad et les manifestants, à l’occasion de la cinquième journée consécutive de protestations contre le régime. C’est ainsi que la Syrie, tout comme certains pays maghrébins comme la Tunisie et la Lybie, est elle aussi emportée par la vague de contestations démocratiques soulevée par les printemps arabes. Mais ce qui devrait être une simple confrontation entre le régime autoritaire alaouite en place et les révolutionnaires syriens va rapidement se transformer en guerre civile, dont la multiplicité des acteurs tant nationaux que régionaux et internationaux va enliser le pays dans un conflit au bilan humain extrêmement lourd et à l’issue toujours indéterminée presque 6 ans après son début.

La violence est telle que l’ONU a arrêté de recenser les victimes de cette guerre depuis janvier 2014 et on estime jusqu’à 470 000 morts depuis mars 2011 d’après Le Monde (15/03/16). Près de 45% de la population syrienne a fui, soit environ 10 millions de personnes, se réfugiant à 95% au Proche-Orient et à 5% en Occident (Arte-info, 28/06/16). Cet exode massif et la surmédiatisation croissante du conflit implique toujours plus les pays limitrophes et occidentaux dans un affrontement aux consonances de guerre mondiale.

La répression de la rebellion par le régime et ses soutiens orientaux

Un axe chiite Iran-Irak-Syrie-Liban menacé par la révolution

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Protectorat français, tout comme le Liban et les protectorats britanniques de l’Irak et de la Palestine, par le traité de Versailles de 1919 après le démantèlement de l’Empire ottoman, la Syrie, depuis son indépendance en 1946, a longtemps été sujette à l’instabilité politique, multipliant les coups d’Etats et alliances éphémères avec les pays voisins. Depuis 1970, se sont les alaouites, branche hétérodoxe du chiisme qui gouvernent le pays, et Bachar Al Assad plus particulièrement depuis le 20 juin 2000. Régime autoritaire, il est mis à mal par la révolution ; et la répression féroce du mouvement démocratique par les forces de l’ordre, à défaut d’éteindre la vague contestataire, indigne encore plus la population, qui s’engage au côté des rebelles, et ravive le conflit.

Cependant, le guerre civile ne touche pas que l’Etat syrien et sa stabilité. La chute du régime alaouite couperait l’axe formé avec les autres forces chiites de la région (Irak, Iran et Hezbollah libanais), qui assure aujourd’hui une certaine puissance régionale aux pays qui en font partie. Par exemple, cela empêcherait le ravitaillement en armes du Hezbollah par l’Iran et amoindrirait la montée en puissance de ce dernier, qui souhaite dominer toute la région. Le régime est donc soutenu en particulier par l’Iran, qui envoie des milices combattre avec les forces gouvernementales.

Un allié de taille : la Russie

Bachar Al-Assad peut également compter sur un grand soutien international : la Russie. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, la République fédérale de Vladimir Poutine intervient militairement en dehors de l’ex-URSS au côté du dirigeant alaouite. Officiellement, elle déclare bombarder l’EI mais il s’avère qu’elle attaque en réalité bien plus les positions rebelles de l’Ouest du pays. Les raids aériens se sont d’ailleurs intensifiés depuis janvier 2016, ce qui a permis à Assad de regagner du terrain au Nord d’Alep grâce à l’intervention russe.

Ce zèle s’explique par la nécessité absolue pour la Russie de garder son seul allié dans une région marquée par la présence américaine. La conservation de l’unique base navale russe en méditerranée de Tartous (littoral syrien) est également primordiale, tout comme le recul de l’EI pour éviter le retour de djihadistes tchéchènes ayant combattu dans ses rangs sur le territoire russe.

Cependant, malgré l’union de Bachar Al-Assad et Poutine contre l’OEI, la journaliste Laura-Maï Gaveriaux interviewée le 15 décembre 2016 par Medly, rappelle qu' »il n’y a pas de vision manichéenne de la guerre », avec les bons et les méchants, simplement des « buts de guerre » qui peuvent être commun et qu’ainsi, malgré les déclarations étatiques, toutes les frappes  ne visent pas l’EI et l’intérêt principal reste tout de même le maintien du dirigeant syrien au pouvoir.

Assad déclarait déjà n’être que face à l’EI avant même que l’EI n’arrive en Syrie car, comme Poutine avec la Tchéchénie, utiliser le mot terroriste en parlant de l’opposition permet de faire passer une guerre de répression pour une lutte sécuritaire. C’est pourquoi il est plus avantageux de mélanger révolutionnaires (subtilement appelé rebelles) et EI pour le régime alaouite. La Russie, quant à elle, rajoute à la liste de groupes terroristes dans le camp rebelle établie par Washington (où se trouvent l’OEI, Fatah Al-Cham (ex-Al Qaïda syrien), Khorasan et Jund Al-Aqsa) d’autres entités paramilitaires opposées à Bachar Al-Assad comme le Front Jaïch Al-Fatah, et reste ambigü à propos de l’Armée Syrienne Libre (ASL) et Fatah Halab.

De plus, il ne faut pas oublier qu’à ce jour, la propagande russe reste la mieux diffusée par les médias (et Internet surtout) grâce à des images des combats de très bonne qualité avec l’utilisation de drones, presque en direct, où apparaissent une guerre propre et la victoire de l’armée russe (vidéos publiées par l’agence Ruptly qui émane secrètement du Kremlin).

L’unité des forces pro-gouvernementales aux soutiens régionaux et internationaux importants fait face à un camp rebelle pluriel, divisé et désorganisé qui peine à obtenir des interventions armées de ses soutiens.

Le camp rebelle : « une tentative d’étiquetage aveugle » ?

Des alliances fragiles et des idéologies multiples qui divisent et favorisent l’émergence de la radicalisation

Le camp des rebelles, à l’inverse des forces pro-Assad, est très hétérogène, avec une distinction difficile entre les modérés et les radicaux et des coalitions entre groupes plus qu’éphémères.

D’un côté, de petits groupes de révolutionnaires démocratiques et laïques indépendants.

De l’autre, des fusions entre groupes et coordination d’assaut par des chambres d’opérations. Si on prend l’exemple d’Alep, deux chambres d’opérations rassemblent chacune 10 000 à 20 000 dans la ville et aux alentours : Jaïch Al-Fatah, qui représente 1/3 des soldats rebelles de la région et est constitué de Fatah Al-Cham, ex-Al Nosra (Al-Quaïda syrien) et ses alliés, et Fatah Halab, coalition plus modérée qui réunit des factions proches des Frères musulmans et de l’ASL, soit la moitié des rebelles de la région.

Entre tous ces groupes, il est difficile de discerner ceux qui souhaitent l’instauration d’un Etat démocratique et ceux qui veulent saisir l’opportunité pour imposer un Etat islamique.  En effet, ces dernières années, certains se sont radicalisés, par opportunisme, tactique ou conviction. Beaucoup critiquent en Occident l’ASL, censée être le groupe le plus modéré, car des groupes radicaux y sont affiliés ou associés comme Liwa Chouhada Al-Yarmouk au sud de la Syrie, soutenue jusqu’en été 2014 par les Etats-Unis car affiliée à l’ASL alors qu’elle avait en réalité secrètement prêté allégeance à l’EI.

D’autre part, les deux coalitions les plus puissantes tentent de gommer leurs origines extrémistes afin d’obtenir le soutien de puissances internationales et fédérer les mouvements rebelles. Ainsi, le front Fatah Al-Cham a rompu avec Al-Quaïda pour se démarquer et faciliter le soutien financier et militaire de certaines monarchies du Golfe. Le groupe Ahrar Al-Cham, le plus puissant à l’heure d’aujourd’hui et soutenu par le Qatar et la Turquie, a longtemps été proche de l’EI avant d’en devenir son pire ennemi début 2014. Mais ces tentatives de reconversion ne font pas oublier que ces deux groupes souhaitent la création d’un Etat islamique appliquant strictement la charia et que Fatah Al-Cham accueille des combattants du monde entier et reste ambigü sur ses volontés d’expansion en dehors de la Syrie. L’ASL, elle, répand un islam politique au vu de la grande proportion de Frères musulmans dans ses rangs, qui souhaitent instaurer la charia.

Mais pour Raphaël Lefèvre, spécialiste de la Syrie et enseignant à Oxford, il n’y a pas de signe de radicalisme de fond :  » même quand certains groupes se revendiquent clairement d’un référent idéologique que l’on peut qualifier d’islamiste, ils tiennent un discours qui met en valeur leur volonté de construire un Etat qu’ils appellent « civil », dans lequel la citoyenneté serait attribuée à tous sans distinctions religieuse et qui serait régi par un système parlementaire. »

Amhad Alhaj Hamid, ancien membre d’une formation membre de Fatah Halab dénonce « la quête d’étiquetage aveugle » notamment en Occident, qui tend à mélanger les courants. Pour lui, « toutes les branches de l’ASL nourrissent leurs combattants d’une pensée religieuse » car ils « ont besoin, en sus d’une conviction politique révolutionnaire, d’un ancrage religieux susceptible de donner un sens à leur combat et surtout à leur éventuelle mort. » « Même le régime adopte cette stratégie :ses troupes scandent des chants religieux. » Dans un pays très attaché à la représentation religieuse de son dirigeant, il ne faut donc pas surinterpréter cette volonté d’islam politique. D’ailleurs, la Coalition Nationale Syrienne (CNS), principal organe politique de l’opposition modérée, qui vise à la construction d’un Etat moderne et civil, ont une présence importante à Hama et Idlib et se coordonne très souvent avec l’ASL, qui a pourtant des mouvements plus radicaux en son sein.

Des soutiens sunnites menés par l’Arabie Saoudite de plus en plus impliqués

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La défense des rebelles par l’Arabie Saoudite et d’autres états sunnites vise en priorité à ébranler l’axe chiite et ainsi affaiblir la puissance chiite montante dans la région qu’est l’Iran.

Le Qatar, la Turquie et l’Arabie Saoudite sont particulièrement impliqués dans le soutien de groupes rebelles. Et face au soutien militaire grandissant de la Russie aux pro-assad, l’Arabie Saoudite a décidé de soutenir des groupes de plus en plus extrémistes afin d’assurer la victoire des rebelles et garder son leadership dans le monde arabe puisque la place de l’Iran pourrait devenir hégémonique grâce aux réserves d’hydrocarbures très importantes, à de nombreux alliés politiques, une force démographique et une vraie classe moyenne ainsi qu’une capacité d’industrialisation.

Une intervention beaucoup plus mesurée des soutiens occidentaux

La coalition internationale formée notamment par les Etats-Unis, France, Royaume-Uni souhaite également le départ de Bachar Al-Assad mais assurent un soutien beaucoup moins que la Russie au régime. Les Etats-Unis et la France se sont refusés pendant longtemps à intervenir militairement sur le sol syrien notamment par un sentiment de « war-fatigue » au Moyen-Orient qui contraste avec le surinterventionisme des années Bush. De plus, les pays en général ne bombardent que les positions de l’EI et pas les forces gouvernementales.

Il y a également une méfiance face au problème de la radicalisation de certains groupes au sein du camp rebelles.

Enfin, la coalition internationale peine à se coordonner car la position de la Turquie dans ces interventions militaires restent ambigües puisqu’elle bombarde également des positions kurdes en Irak et en Syrie, ce qui est condamné par les membres de la coalition, en plus du bombardement de l’EI depuis les attentats sur son sol en été 2015. La Turquie pourrait être pourtant un allié de premier choix puisqu’acteur majeur du conflit sachant que les étrangers s’engageant dans l’EI transitent par elle.

Le départ d’Assad est souhaité par de nombreux acteurs mais pour des raisons parfois très divergentes, avec un soutien international qui, certes souhaite un changement de régime, mais se concentre désormais sur l’Etat Islamique.

L’Etat Islamique : un acteur qui canalise l’attention et complique le conflit

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Depuis 2013, la propagation territoriale de l’OEI de l’Irak jusqu’à presque la moitié de la Syrie poussent les forces régionales et internationales à combattre également cette puissance montante.

Dans ce combat, les kurdes sont les meilleurs alliés des occidentaux car ils combattent presque exclusivement contre l’EI sur le terrain afin de protéger le territoire qu’ils souhaitent devenir Kurdistan autonome. Mais la présence de la Turquie dans la coalition complique cette alliance.

Bachar Al-Assad et la Russie bombardent également l’EI.

Pour l’Arabie Saoudite, le gain en puissance de l’EI menace son monopole du discours religieux radical dans la région ainsi elle doit changer ses plans (qui étaient de juste s’engager au côté des rebelles à la différence des Etats occidentaux). Elle est même à la tête depuis décembre 2015 d’une coalition islamique de 34 pays contre le terrorisme  dont la Turquie, l’Egypte, le Pakistan et le Sénégal dont le but est de combattre Daesh notamment. Elle a également impulsé un revirement encore plus conservateur au sein de son pays dans une optique de politique de la surenchère. Ainsi, aujourd’hui celui qui ne croit pas en Dieu en Arabie Saoudite est condamné pour terrorisme et la répression est accrue.

Enfin, l’EI bénéficie d’une propagande qui attire toujours plus les combattants étrangers qui grossissent ses rangs mais les interventions occidentales se multiplient face aux nombreux attentats sur le sol européen notamment et la coalition se mobilise de plus en plus au détriment des rebelles afin de faire tomber cette association djihadiste.

Une volonté d’indépendance kurde libérée par le chaos du conflit

Le quatrième et dernier acteur territorial de ce conflit sont les kurdes.

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Dispersés sur la Syrie, la Turquie, l’Irak et l’Iran, ils profitent du chaos pour prendre possession d’un territoire qui serait le Kurdistan, promis en 1919 mais jamais établi. Cependant ce terrain est grignoté par l’EI malgré les soutiens du PKK (parti des travailleurs kurdes au Sud-Est de la Turquie) et le PDK (Irak).

Loin de défendre les rebelles qui menacent également leur territoire, ils apprécient l’intervention russe qui empêchent la création d’une zone rebelle dans le nord du pays et ont signé un pacte de non-agression avec le gouvernement syrien.

D’abord plutôt mis à l’écart, leur engagement toujours plus important dans le conflit risque, à terme de leur porter préjudice pour certains analystes.

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En automne 2015, un programme de résolution du conflit a été lancé par la Russie et les Etats-Unis mais sa progression est entravée par la multiplicité des acteurs et les alliances contradictoires. La révolution initiale semble avoir été confisquée par le régime, les djihadistes et les forces étrangères pour faire de la Syrie le reflet des tensions présentes dans la région et sur la scène internationale, chacun tentant de préserver ses intérêts par tirs interposés. Enfin, il est intéressant de se demander si dans notre monde ultraconnecté, Internet et les médias en général ne seraient pas le cinquième acteur du conflit, faisant le jeu des propagandes diverses et des raccourcis sensationnels augmentant l’audimat. Aussi est-il indispensable d’user de son esprit critique pour ne pas céder à la folie médiatique qui pourrait, à terme, mondialiser le conflit syrien.

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