Elles dansent dans les favelas

A une dizaine de kilomètres du prestigieux Stade Maracaña dont nous avons eu cet été un  aperçu à l’occasion des Jeux Olympiques,  se trouve le Complexe do Alemão, un ensemble de treize favelas situées dans le Nord Est de Rio de Janeiro. Une communauté à faible revenu, qui abrite 60 000 habitants, fief des  « narcostrafiquants », les trafiquants de drogues qui mènent de réelles guerres de gangs,  obligeant des contrôles de police permanents et très souvent engendrant des altercations meurtrières. Dans ce contexte instable, une jeune femme offre la possibilité à des petites filles défavorisées de s’en sortir. Comment ?… En dansant.

Un projet sur la pointe des pieds

Tuany Nascimento, une ancienne gymnaste rythmique qui représenta le Brésil en 2011 lors de la gymnaestrada, a appris à danser le ballet classique quand elle était enfant, une passion inhabituelle pour une jeune fille qui a grandi dans les favelas.

Voyant  son rêve d’être ballerine tomber à l’eau, la jeune femme a arrêté sa carrière professionnelle.  Toutefois elle a continué à s’entraîner pendant son temps libre, suscitant la curiosité des jeunes filles de son quartier qui de plus en plus nombreuses, s’intéressaient à cette pratique.

Tuany Nascimento a donc décidé de mettre en place des cours improvisés de ballet mais dans la favela,  les conditions sont précaires : pour unique salle de danse, un terrain de basket ouvert à tous les vents, un sol en béton, une barre de danse issue d’un studio hors d’usage.  Le seul soutien financier provient d’une petite subvention d’un magasin de meubles.

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Danser les pieds dans l’eau, être exposées à la violence, souvent contraintes d’arrêter le cours en raison de tirs à proximité, Tuany espérait mieux pour ses danseuses.

En Octobre 2013, après une série de rapports de journaux et la participation au programme télévisé, Encontro com Fátima Bernardes (émission de débat brésilienne), ils recevront le Président du CEASA  de Rio de Janeiro (Centre d’Approvisionnement) donnant des vêtements et chaussons de danse, plus la valeur de 5.000 réals (1400,60 €) qui seraient destinés à la rénovation d’une salle d’association. Elle a également pu récolter des dons grâce à la plateforme, GoFundMe et l’aménagement du centre a pu commencer.

Son projet, « Na Ponta dos Pés », « Sur la pointe des pieds »  est destiné à fournir un refuge aux jeunes filles, tout en enseignant l’art du ballet. Actuellement elles donnent cours à trois classes, deux fois par semaine, pour une cinquantaine de filles, âgées de 4 à 17 ans. Les cours sont totalement gratuits,  la seule exigence est que toutes soient inscrites dans le système scolaire.

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Tuany Nascimento ne cherche pas à ce que ses élèves deviennent des danseuses professionnelles,  elle a des rêves bien plus grands à accomplir

Si l’objectif initial n’était pas social, elle considère que ses cours empêchent les danseuses de s’impliquer dans un mauvais « type » de vie, en leur imposant un cadre. « La majorité pense: je serai mère alors je vais chercher un emploi près de chez moi. Elles ne dépassent pas les murs de la communauté. Je veux leur montrer que le monde est grand et qu’il y a une chance pour tout le monde »

Selon les dernières données de l’ONU, 700 adolescentes sur 1000 sont enceintes au Brésil, 35 fois plus qu’en Suisse par exemple, probablement un manque de sensibilisation des risques liés au sexe non protégé.  Tuany par ses cours pose un cadre à ces jeunes filles et permet peut être à certaines de ne pas aller trop vite.

Elle n’est pas là pour rire, rigueur et sévérité sont de mise : « Ma fonction est bien sur de les faire progresser mais c’est surtout de former leur caractère. J’enseigne beaucoup plus que le ballet : la détermination, la force de volonté, le caractère […] Une fois qu’elles sont ici, elles ont des règles, de la discipline, des défis, toutes  ces choses qu’elles vont retrouver dans leur vie »

C’est aussi une chance de montrer que les favelas sont pleines de familles qui travaillent et qui ont des ambitions distinctes des trafiquants de drogue. « Cela ne sert à rien quand la police vient ici pour échanger les armes des trafiquants,  par les siennes « , dit Nascimento. « Je pense qu’elle pourrait échanger une arme par un gant de boxe, une arme par un ordinateur, une arme par une pantoufle de ballet ».

Interview de Tuany Nascimento

Medly: Comment avez-vous appris à danser ?

Tuany Nascimento: Ma mère m’a inscrite à 5 ans dans un Village Olympique, c’est un centre sportif dans les favelas.

M:Quels sont les enjeux de cette école ?

TN: Aujourd’hui, mon objectif principal est de façonner et de transformer la vie de ces filles à travers la danse classique. Je veux leur donner des expériences et les rendre autonomes, non seulement pour la danse mais pour la vie.

M: Pourquoi ces cours peuvent-ils aider les jeunes filles à s’en sortir?

TN: La danse nous donne beaucoup plus qu’un beau corps, elle travaille des points qu’elles utiliseront dans leur vie d’adulte comme la discipline, le respect, l’amour propre, le dévouement. La danse leur apprend à prendre leur place en société. Avoir une voix et surmonter tout ce qui semblait impossible.

M: Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrez dans la réalisation de votre projet?

TN: Notre plus grande difficulté est d’avoir un espace physique. Les classes sont enseignées dans le bloc de la favela à ciel ouvert, il n’y a pas de miroir, de barre… En plus de ne pas avoir un espace approprié, quand il pleut ou quand il y’a confrontation entre les voyous et la police, nous ne pouvons pas avoir classe.

M: Où en est votre projet actuellement?

TN: Aujourd’hui, nous avons un terrain toujours en cours de construction mais comme nous avons peu de budget on ne sait pas exactement quand il sera prêt. Les cours continuent d’être ouvert au public. Nous avons reçu beaucoup de matériel comme des vêtements et des chaussures venant de l’extérieur du Brésil. Les filles se voient évoluer comme des danseuses malgré tout.

M: Votre projet en un mot?

TN: Rêve

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