Défiance du système politique : esquisse d’une 6e République

La défiance vis-à-vis de notre système politique n’a jamais été aussi élevée et plusieurs indicateurs nous le démontrent.

Le premier indicateur, est le niveau d’abstention aux élections intermédiaires (locales ou européennes), à l’image des élections départementales, dont le taux d’abstention est passé d’environ 21 % en 1983 à 39 % en 2014, soit +18 points en un peu plus de 30 ans. Le taux d’abstention à l’élection présidentielle n’a pas connu une évolution si significative, restant dans une fourchette de 15 % à 25 %. D’après le CEVIPOF, les mouvements d’abstention différentielle entre une élection présidentielle et une élection intermédiaire sont à interpréter comme l’expression d’une contestation. Par exemple : le corps électoral de la gauche, ayant soutenu François Hollande en 2012 mais étant déçu par sa politique, va avoir tendance à s’abstenir.

Le second indicateur illustrant cette désaffection, non envers la Politique au sens large du terme, mais envers ceux qui l’incarne, est le baromètre de l’action politique (la popularité). Aujourd’hui, aucun homme politique ne parvient à rester durablement au-dessus de 50 % d’opinion favorable. Les seuls élus auxquels les français ont réellement confiance, à hauteur de 61 %, sont les maires, considérés comme ancrés dans la réalité et disposant de leviers d’action concrets sur la vie quotidienne.

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Enfin, en guise de 3e indicateur, 88 % des français réclament un renouvellement de la classe politique, rejetant massivement pour la présidentielle de 2017 des personnalités comme Jean-Luc Mélenchon, François Bayrou, Marine Le Pen, François Hollande ou encore Nicolas Sarkozy (Odoxa pour Le Parisien). En somme, les cinq candidats majeurs de 2012.

Outre cette profonde défiance envers la classe politique, la majorité des français estime que les députés ne sont pas assez représentatifs du peuple.

Et c’est vrai à la fois pour des critères démographiques mais également électoraux. Ainsi, alors que plus de 25 % de la population a entre 20 et 40 ans, moins de 10 % des députés se situent actuellement dans cette tranche d’âge. Par ailleurs, en 30 ans, l’âge moyen des députés n’a fait qu’augmenter, passant de 49 ans – en 1981 – à 54 ans en 2012, sachant que 40 % des députés français en sont déjà à leur 3e mandat.

La question de la représentativité des femmes pose également problème. Atteignant un niveau « record » de 26 % à l’Assemblée nationale en 2012, les femmes restent encore très minoritaires par rapport à la réalité de la population, de l’ordre de 51,5 % en 2012. Et cela vaut pour toutes les assemblées représentatives françaises, du conseil municipal au sénat.

Mais ce qui est d’autant plus inquiétant, c’est qu’une large part de l’électorat n’est tout simplement pas représenté à sa juste mesure. Par exemple, le Front National réunit plus de 27 % des voix, comme aux élections régionales de 2015, mais le parti ne détient que deux députés à l’Assemblée nationale sur 577 élus (moins de 1%).

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Ces multiples éléments conduisent 2/3 des français à dire que la démocratie fonctionne mal en France. (Cevipof, 2013).

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Face à ce constat alarmant, la question d’une refondation de nos institutions politiques peut légitimement se poser.

La Ve République n’est-elle pas obsolète ? C’est la question que pose Daniel Cohn-Bendit dans son dernier ouvrage, « Et si on arrêtait les conneries », co-écrit avec Hervé Algalarrondo.

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Pour l‘ancien eurodéputé écologiste, le problème central réside dans le fait que les derniers Présidents de la République, particulièrement depuis l’instauration du quinquennat, ne disposent pas d’une majorité pour gouverner. Ou du moins, ils ne disposent pas d’une majorité d’adhésion. Lorsque Jacques Chirac est élu avec 82 % des voix en 2002, il ne dispose que d’une base électorale réelle de 19,8 % (son score lors du premier tour). La grande part de la mobilisation supplémentaire en sa faveur, durant l’entre-deux-tours, s’est inscrite en opposition à Jean-Marie Le Pen. Le phénomène s’est reproduit lors des présidentielles de 2012. François Hollande recueille 28,6 % des voix au premier tour, puis 51,6 % au second tour, porté par un très fort rejet de Nicolas Sarkozy. Les présidents français ne sont donc plébiscités que par 20 à 30 % du corps électoral s’étant déplacé pour l’élection. En ajoutant les abstentionnistes, un candidat à la présidentielle peut être conduit aux responsabilités par… environ 1/5 des français en âge de voter. Le 4/5 restant n’avait pas fait ce premier choix.

Mais c’est, après tout, le principe même d’une élection au scrutin majoritaire, qui est pratiquée dans nombreux autres pays. Mais la spécificité du régime français est qu’il n’y a aucun contre-pouvoir puissant durant le mandat du président. Depuis que le quinquennat a été instauré, et que les élections législatives se déroulent juste après la présidentielle, sous forme de scrutin majoritaire, le Président de la République est assuré de pouvoir gouverner sans réelle opposition durant 5 ans. Le Premier ministre n’est qu’un exécutant. Aux États-Unis, les élections intermédiaires constituent un réel garde-fou, permettant de valider la politique conduite par le Président ou au contraire de l’infirmer comme ce fut le cas en 2014 avec Obama : (https://www.contrepoints.org/2014/11/06/187366-elections-us-la-chute-dobama).

L’opposition de l’Assemblée Nationale n’est que de façade.

Elle reste minoritaire durant tout le quinquennat, qu’importe les décisions du Président, et ne peut avoir de réel pouvoir d’action. Le parti socialiste a beau perdre les élections départementales, européennes ou régionales, le pouvoir institutionnel de François Hollande n’est pas impacté. Et pour Daniel Cohn-Bendit, c’est un problème de fond. Il fait, ainsi, une proposition que nous allons décrypter : élire les députés au scrutin proportionnel, avant le Président.

Certains partis politiques seraient alors obliger de s’unir pour dégager une majorité. Le parti en tête lors des législatives, avec supposons 20 – 30 % des suffrages, devra chercher à former une coalition avec d’autres forces politiques afin d’atteindre les 50 % nécessaires pour gouverner le pays. Le Président de la République, élu dans la foulée, garderait ses attributions actuelles mais devrait se soumettre à l’autorité de l’Assemblée Nationale, représentant proportionnellement l’opinion. Il est important de noter que 62 % des français sont favorables à l’élection des députés à la proportionnelle.

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Car il est aujourd’hui impossible d’impulser de réelles réformes, structurelles…

… comme celles sur le marché du travail réalisées par nos voisins allemands ou italiens. D‘après Daniel Cohn-Bendit, le fiasco de la Loi Travail est l’illustration parfaite de cette nécessité de refondation institutionnelle. Le problème sur la forme résidait dans la manière de présenter le projet de loi, avec une ministre du travail, Myriam El Khomri, menaçant dès le début d’user du 49-3, chose que le gouvernement effectuera à trois reprises quelques mois plus tard. Mais sur le fond, la droite était prête à voter pour cette loi à l’origine. Certaines déclarations de députés de droite, Nathalie Kosciusko-Morizet en tête, aller dans ce sens. Mais rapidement, les intérêts partisans ont pris le dessus et toute forme de consensus entre une « gauche social-réformiste » et une « droite libérale modérée » est devenue inconcevable. Dans le cadre d’une coalition, il ne serait plus inconcevable pour un député de voter pour des lois importantes, proposées par un groupe parlementaire autre que le sien.

Mais la réforme institutionnelle profiterait également aux opposants à la loi travail. Car aujourd’hui, les députés « frondeurs » du parti socialiste, la gauche radicale, le parti communiste, le front de gauche de Jean-Luc Mélenchon et une part des écologistes, s’estiment lésés par la politique de François Hollande. Et dans le cadre d’un gouvernement reposant sur une coalition, les déçus du hollandisme auraient pu rompre l’alliance formée préalablement et ainsi obliger le Président à former une nouvelle majorité pour gouverner, avec les centristes par exemple.

Cette refondation institutionnelle doit nécessairement se coupler à des mesures fortes portant sur la représentativité de la classe politique (étendre la parité, empêcher le cumul des mandats dans la durée…), et cela toujours selon l’ex-eurodéputé. Mais deux questions méritent d’être poser : une Assemblée Nationale élue à la proportionnelle ne délivrerait-elle pas un boulevard au Front National ? Cela ne brouillerait-il pas le clivage politique en légitimant le FN ? D.Cohn-Bendit est très clair sur ce point ; selon lui, le Front National ne cesse de progresser parce-qu’il est considéré comme un parti anti-système de rupture. En l’intégrant aux institutions démocratiques, le parti sera en mesure de proposer des réformes concrètes laissant les français juges. En ce qui concerne la délimitation du clivage gauche-droite, ce n’est pas une réforme institutionnelle de la sorte qui la brouillera davantage, dans la mesure où ce clivage est déjà considéré comme flou pour 73% des français interrogés par le Cevipof. Cela permettrait au contraire de limiter les jeux d’appareils qui consistent à ce que la droite condamne pendant 5 ans ce que fait la gauche et inversement.

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Au contraire, des vrais points de divergences susciteront toujours des débats animés entre la gauche et la droite, sur les questions de société par exemple (mariage homosexuel, vote des étrangers…), mais des points de convergences pourront enfin s’exprimer sans tabou, sur des sujets économiques par exemple.


Daniel Cohn-Bendit pose dans le débat public, une base intéressante pour une 6e République. Son raisonnement, très largement inspiré du modèle allemand de coalitions, connaît vraisemblablement des limites. La France est en effet très attaché à la fonction présidentielle. Les partis politiques, quant à eux, n’ont pas la culture du consensus. Mais, donner plus de poids à une Assemblée Nationale qui, tout comme le Premier ministre, ne peut effectuer actuellement un réel contre-pouvoir démocratique au Président de la République, semble être une voie possible.


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