« L’entreprise » ambitieuse d’Holmström et Hart, récompensée par le Nobel d’économie  

Le 10 octobre 2016, Bengt Holmström et Oliver Hart, deux théoriciens microéconomiques, se sont vu décerner à Stockholm le prix Nobel d’économie pour leurs travaux sur la théorie du contrat et plus particulièrement sur le fonctionnement de l’entreprise

Une théorie vieille de 400 ans

Les théories du contrat sont apparues au cours du XVII et XVIIIème siècle avec des philosophes comme Jean-Jacques Rousseau, Thomas Hobbes ou John Locke. Selon celles-ci, la société serait issue d’un contrat artificiel entre individus conclu par intérêt. Cela suppose un état de nature antérieur, où l’individu aurait existé indépendamment de toute société, avant la formation de ce contrat. Le postulat fondamental de ces théories est donc que la société est une création artificielle et volontaireLe contrat présuppose une forme d’égalité naturelle, ou du moins de dépendance réciproque, entre chaque membre du contrat : si le pouvoir est artificiel, il n’existe aucune relation d’autorité naturelle. Dès lors, les hommes ne sont liés que par consentement.

Les théories du contrat social permettent donc de résoudre le problème de l’autorité en politique à partir d’une hypothèse sur l’origine même de la vie politique. Il s’agissait de rechercher un fondement du pouvoir moins discutable que le droit divin et moins arbitraire que la force. 

L’idée de contrat est étymologiquement inscrite dans « société ». Le terme est issu du latin « societas » qui désigne initialement un contrat par lequel des individus mettent en commun des biens et des activités et tel que les associés s’engagent à partager toute perte ou tout bénéfice qui découlerait de cette association. 

…Adaptée à l’économie dans les années 60…

Des théories du contrats cette fois plus tournées vers l’économie apparaissent dans les années 60. Parmi elles, la théorie du contrat implicite qui insiste sur le fait que l’échange que constitue le travail comporte une part importante de risque à cause des variations conjoncturelles de l’activité économique. Les deux parties vont donc simultanément et rationnellement chercher à réduire ce risque, le salarié voulant stabiliser son revenu et l’employeur sa masse salariale. Dans le contrat chacun s’engage en intégrant implicitement la prise en compte de ce risque. 

L’analyse repose aussi sur une asymétrie, une différence, d’information entre les agents concernant le risque, asymétrie qui est résolue sous la forme d’un contrat d’assurance implicite. Implicite parce que le contrat n’est pas nécessairement écrit.

La théorie du salaire d’efficience, proposée par Leibenstein en 1957, est une autre de ces théories économiques du contrat. Elle établit le lien qui existe entre une augmentation de salaire et l’amélioration de la productivité. Différentes analyses de cette théorie ont été réalisées : selon Stiglitz en 1974, le salaire d’efficience dissuade les salariés de quitter l’entreprise et réduit donc les coûts liés à la rotation de la main d’oeuvre. Akerlof en 1984) pense quant à lui que ce salaire d’efficience motive les salariés qui fournissent alors un travail plus productif et qualitatif. Pour autant, la mise en place d’un salaire d’efficience produit du chômage.

Et plus concrète que jamais avec Hart et Holmström

En effet, Bengt Holmström et Oliver Hart, respectivement économiste finlandais professeur au MIT et économiste américano-britannique enseignant à Harvard, ont récemment grandement contribué à la « Théorie des contrats ».  

Ils sont tout d’abord partis du constat d’une défaillance d’information sur le marché entre deux agents lors d’une transaction (notamment grâce aux travaux d’Alkerlof et Stiglitz) ; un constat tout aussi valable pour les entreprises : le fonctionnement des entreprises est effectivement basé sur un ensemble de contrats qu’ils soient tacites ou non, entre un principal et un agentIls ont alors exploré cette relation contractuelle, au sein de laquelle les intérêts des deux partis ne sont pas toujours les mêmes,  afin de comprendre les incitations des différents acteurs et la manière dont s’opèrent les hiérarchies. 

Afin de mener leur recherches à bien, ils ont chacun choisi une approche différente : Holmström a travaillé sur les « incitations »  mais aussi sur l’idée qu’un contrat contient des incitations réciproques des deux parties destinées à limiter l’incertitude qu’elles font peser l’une sur l’autre. En effet, cela consiste à étudier les moyens employés par un agent économique pour inciter des agents qui disposent d’une information privée à la lui révéler.

Hart pour sa part s’est intéressé au problème des « contrats incomplets » qui ne peuvent pas prévoir toutes les situations à venir et qui posent la question du risque d’avoir à les renégocier.  

Des enjeux sociaux importants 

Leurs recherches pour combler les lacunes du contrat ont soulevé de nombreuses interrogations quant aux mesures à adopter : une rémunération des dirigeants fixe ou indexée sur leurs performances, la privatisation ou non de secteurs habituellement et historiquement publics (écoles, hôpitaux, prisons…), ou encore la façon de payer les employés (à la pièce ou bien à l’heure) pour les inciter à être plus productif tout conservant la qualité du travail. Des sujets débattus et auquel leur vision de l’économie a tenté d’apporter une réponse. Elles ont permis des avancées considérables dans de multiples domaines et notamment à « limiter l’asymétrie d’information entre privé et public, et donc de parvenir à un contrat optimum pour les deux parties ».

Le fameux « Prix Nobel d’économie » 

Fameux, mais inexact puisque le Prix Nobel d’économie n’existe pas. L’économie n’étant pas une science fondamentale, Alfred Nobel n’avait pas créé par son testament de prix d’économie! Il s’agit en réalité du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, créé en 1969 pour le tricentenaire de la banque. Nobel n’a donné son nom qu’aux prix de Physique, Chimie, Médecine, Littérature et Paix. 

Ce prix est souvent considéré comme étant impartial et est accusé d’être un prix d’économie libérale, la vision hétérodoxe de l’économie n’étant jamais récompensée. Sa pertinence et son objectivité ont même été remises en cause par Gunnar Myrdal, créateur de ce prix, après la désignation en 1976 de Milton Friedman, économiste ultralibéral, inspirateur de Thatcher, Reagan et Pinochet. Dans tous les  cas, Nobel ou pas, ce prix décerné par l’Académie Royale des sciences de Suède offre tout de même une récompense de près de 900 000 euros à ses gagnants, financée par la Banque de Suède !

Alice Barthélemy

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s