Interview de Jean-Louis Debré

Il a été Président du Conseil Constitutionnel, de l’Assemblée Nationale et Ministre de l’intérieur. Il connaît les politiques, même s’il ne se considère plus comme l’un deux. Celui qui déclare avoir “abandonné la politique avant que celle-ci ne l’abandonne” nous parle de son dernier livre et de la situation des jeunes en France.

Medly : Vous êtes l’auteur de Ce que je ne pouvais pas dire, qui vient de paraître aux éditions Robert Laffont, et qui retrace votre parcours en tant que Président du Conseil Constitutionnel. Vous y expliquez comment vous avez complètement transformé cette institution, ainsi que vos rapports avec les politiques. Pouvez-vous nous dire d’où vient l’idée de ce livre ?

JL Debré : Le Président du conseil constitutionnel, tant qu’il est à cette fonction, est astreint à un devoir de réserve. C’est à dire qu’il ne peut pas intervenir dans la vie politique. Cela n’avait pas beaucoup d’importance dans la mesure où le conseil constitutionnel était une institution qui contrôlait la loi, rendait dix décisions par an, et même une année trois décisions. Et quand je suis arrivé au conseil constitutionnel je voulais absolument transformer cette institution. Initialement, elle est là pour contrôler que le Parlement vote bien la loi, et tout ce qui n’est pas du domaine de la loi mais du domaine du règlement. Moi je voulais en faire une véritable instance juridictionnelle, c’est à dire qui puisse ne pas simplement être saisie par les politiques mais par les justiciables. C’est de la que vient la QPC. En France, on adore les révolutions mais on aime pas les faire, et la révolution juridique que je voulais faire naître, je le savais, allait bousculer immédiatement les forces conservatrices immobiles, de droite comme de gauche. J’avais envie de raconter ce chemin. Au départ, on ne savait pas si on y arriverait.. Deuxièmement, dans ce combat pour l’émergence d’une véritable juridiction constitutionnelle, il était évident que le Président du conseil constitutionnel aurait comme interlocuteurs les politiques. Enfin, et j’espère que ça finira un jour, les anciens Présidents de la République sont membres de droit, et un ancien Président de la République n’est pas une personnalité normale, quand on a incarné la France, quand on a incarné l’Etat. Je voulais décrire les rapports que deux anciens présidents, Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing allaient, sous mon regard, établir. Voilà donc l’idée de ce livre. J’ajoute que j’écris beaucoup de romans, de livres policiers, et que j’ai la conviction que l’écriture ça s’apprend. Cet exercice quotidien était donc un peu comparable à ce que le pianiste fait pour mieux jouer au piano, des gammes. C’étaient mes gammes. Pour écrire ce livre, je ne voulais pas utiliser la langue des politiques, c’est à dire la langue de bois. Au départ d’ailleurs il n’était pas destiné à être publié ! Ainsi, pendant 9 ans, tous les soirs j’ai pris des notes, j’ai rédigé des lignes, ce que je fais depuis très longtemps, et à la fin j’ai constaté que le conseil a considérablement changé puisque les 5 dernières années de mon mandat le conseil aura rendu plus de  décisions qu’il n’en avait rendues en un demi-siècle, et que j’ai été gâté car je n’ai pas eu seulement deux anciens présidents, j’en ai eu trois. Plus le conseil prend de l’importance, plus il va apparaître comme un frein à la liberté des Présidents de la République et des gouvernement, car s’il arrive véritablement, et c’est ce que j’ai voulu, à être indépendant des partis politiques et des idéologies, il va devenir l’adversaire de ces politiques. Et ça m’amusait, moi, ancien politique, de devenir l’adversaire des politiques.

Medly : Ce qui est particulièrement intéressant avec ce livre, notamment les jeunes, c’est qu’il parle de politique sans être engagé. Vous y critiquez autant la droite que la gauche, ce qui apporte un regard différent sur certaines personnalités politiques et sur ce milieu d’une manière générale.

JL Debré : Ce livre examine les rapports entre les politiques et une institution qui est devenue indépendante. Notamment à travers un certain nombre de décisions qui sont importantes : le mariage pour tous, la loi Hadopi, la rétention de sûreté, la surtaxe des 75%, ce sont des éléments essentiels de notre vie politique. Le conseil montre son indépendance, et sur tous ces sujets affirme une position claire. La loi sur le mariage pour tous, nous l’avons déclarée constitutionnelle, alors qu’il y avait en France une contestation énorme. Sur la loi Hadopi et la rétention de sûreté, qui faisaient partie des engagements du président Sarkozy, nous les avons annulés. Les 75% ça faisait partie du programme du président Hollande cette fois-ci, et c’est même probablement ça qui lui a permis d’être élu, puisque l’ultra gauche s’est ralliée à lui. Nous avons du l’annuler. Il faut bien voir, et je l’ai répété je crois plusieurs fois dans le livre, que le conseil constitutionnel ne se substitue pas aux législateurs. Nous n’écrivons pas la loi, nous avons une gomme et pas de crayon. Nous effaçons ce qui peut être contraire à la constitution, et nous disons aux législatures « c’est à vous de la réécrire ! ». Le moment où notre indépendance a éclaté, c’est quand nous avons examiné les comptes de campagne de Sarkozy. Pourquoi elle a éclaté ? Parce que quelques années auparavant, l’un de mes prédécesseurs qui a été saisi du même problème, a fait comme s’il ne les voyait pas. Moi, je ne suis pas mon prédécesseur, et à partir du moment où nous avons été saisis, nous avons rendu la décision en toute indépendance, fondant ainsi l’éclatante indépendance du conseil constitutionnel. A l’époque, j’ai été très critiqué par tous les amis de monsieur Sarkozy, mais heureusement que nous l’avons fait car un an après il y avait Bygmalion.

Medly : Aujourd’hui, nous traversons une période de soulèvement social et de mécontentement quasi-général. Les jeunes n’ont plus aucune confiance en les pouvoirs politiques, et ont, pour certains d’entre eux, davantage tendance à s’identifier à des mouvements tels que Nuit Debout. Quel est votre avis sur ce sujet ?

JL Debré : Naturellement, les partis politiques qui ne représentent plus rien. Mais, en ce qui concerne des phénomènes comme la Nuit Debout, un certain nombre de jeunes ne se rendent pas compte qu’ils sont complètement manipulés, car à travers la mobilisation sur les réseaux sociaux, ce sont des petits groupes qui, au nom de la liberté, font croire aux jeunes qu’ils sont libres mais en réalité les conditionnent. Ce qui rassemble ces personnes, c’est d’être contre tout. Ça s’appelle l’anarchisme. Ils ne se retrouvent plus dans les partis politiques, et ils ont raison, c’est pathétique, mais ils se donnent naïvement à des organismes qui sont bien plus inquiétants que les partis politiques puisqu’ils ont comme finalité d’être contre tout. Si vous avez des gens qui se réunissent tous les soirs, au début en tout cas, place de la République, ce n’est pas parce qu’ils ont vu de la lumière, mais parce qu’ils ont été conditionnés par les réseaux sociaux, notamment. Personne ne se demande qui est derrière : ce sont des petites cellules, organisées, qui ont pour but de tout casser et de semer l’anarchie. Une grande partie de ces jeunes sont donc les otages de ces gens, qui ont d’autres buts qu’eux. Le véritable problème de la société et des partis politiques, c’est qu’aujourd’hui, qui gouverne un pays ? Ce n’est pas propre à la France. Est-ce le pouvoir législatif ? Non. Est-ce le gouvernement ? Non. Est-ce le Président de la République ? Non. Est-ce la presse ? Non. Ce sont les réseaux sociaux, qui en quelques heures mobilisent des millions de personnes, qui sont naturellement sur un terreau favorable puisqu’il y a, comme jamais auparavant, une interrogation sur l’avenir. Il y a un désespoir de ne pouvoir espérer. Ni à droite, ni a gauche n’émerge un héros, un leader. La mondialisation a fait tomber toutes les idéologies. Il n’y a pas un pays marxiste qui peut associer son nom à la liberté ! Chaque fois que le marxisme a été essayé, ça a été la dictature ! Réciproquement, il n’y a pas un pays qui peut croire encore à l’ultra-libéralisme. Et donc ces grandes idéologies sont complètement dépassées. Le problème est que les jeunes, au lieu de chercher dans une réflexion sur l’avenir, sur comment promouvoir une société plus juste, plus égalitaire, sont dans, ce qu’on a déjà connu à d’autres époques, un anarchisme négatif, qui aboutit à faire de la masse de ces jeunes les obligés de quelques personnes qui tirent les ficelles. Si j’étais jeune, je fuirais tous ces mouvements où on n’est que des pions ! Et j’essayerais, par une réflexion personnelle, de rassembler les jeunes non pas contre quelque chose mais pour quelque chose ! Ils sont en train d’entraîner un certain nombre de jeunes dans la misère, dans un repli sur soi.

Medly : Vers quoi doivent-ils se tourner dans ce cas ? Quelle solution alternative existe-t’il pour qu’ils puissent s’exprimer et participer à la démocratie ?

JL Debré : La République, la démocratie, c’est un régime qui n’est pas parfait, mais on en connait pas de meilleur. Par conséquent, les jeunes aujourd’hui ils doivent militer, ils doivent s’engager ! S’ils ne s’engagent pas, ce sont d’autres qui s’engageront pour eux et qui les manipuleront. Il faut aussi bien comprendre que l’on ne peut pas construire une société moderne, ouverte, si on refuse le travail. Une société où personne ne ferait rien, ce n’est pas réalisable. La société communiste est totalement absurde. Il y avait au XIXème  siècle un auteur qui s’appelait Étienne Cabet, qui avait essayé de construire une société, Icarie, où tout était mis en commun. Ça a fini dans le sang. Le travail, ce n’est pas l’aliénation. Cela a permis à des hommes et à des femmes d’accéder à des promotions. Naturellement, il revenait à l’Etat la responsabilité de veiller à ce que le travail n’écrase pas l’individu, que celui-ci ne devienne pas un pion. Mais construire une société où on travaillera de moins en moins, c’est une chimère, d’autant plus dramatique qu’on est dans un monde ouvert. Si la France était entourée de murs, alors entre nous on pourrait essayer de travailler moins, mais le monde n’est plus fermé ! Si on continue à ne pas vouloir travailler, on transforme la France en un musée Grévin où il fait bon vivre, où les paysages sont beaux, où le vin, surtout le vin de Bourgogne est bon, mais où il n’y aura plus de dynamisme, de volonté d’arriver et de progrès.

Medly : Dans le climat actuel, entre chômage de masse, menace terroriste, et d’autres, on peut comprendre que les jeunes soient perdus et qu’ils se posent des questions ?

JL Debré : Tout le monde est perdu. Lorsqu’on est passé de la traction animale  à la traction à moteur, on a en quelques années éclaté les frontières, ouvert ses horizons. Les téléphones portables permettent de communiquer dans le monde entier. On vit une révolution, et toute période révolutionnaire est une période d’inquiétude, dans la mesure où cela se fait à une énorme échelle et la concurrence est terrible. On est dans une guerre idéologique, dans une guerre économique, alors oui on est inquiets. Mais face à l’inquiétude il y a deux façons de réagir : soit on s’enferme dans sa chambre à double tour, soit on ouvre la porte, on y va, on fonce.

Medly : Comment pensez-vous que l’on puisse amener les jeunes à s’engager ? Pourquoi le feraient-ils, et surtout, dans quel contexte ?

JL Debré : Je pense que les jeunes souhaitent s’engager, ils ne savent seulement pas où s’engager. Des fois je me demande ce que j’aurais fais si j’avais eu 18 ans au moment de la guerre, en 40. Il y a ceux qui se sont cachés, ont attendu que ça passe, et puis il y a des hommes et des femmes, De Gaulle, Brossolette, Jean Moulin, Marie-Madeleine Fourcade, qui se sont dit « c’est dramatique ce qu’il se passe, on ne va pas laisser faire« . Et ils ont eu raison. On est, dans d’autres proportions, dans la même situation. Oui, on est inquiet de l’avenir et oui, il y a des raisons d’être inquiets. Il faut que chaque jeune se sente mobilisé et ai conscience, quel que soit son emploi, sa formation, qu’il est patriote. Je ne dis pas nationaliste, je dis patriote. Il faut qu’il trouve une raison de se mobiliser. Ça peut être une raison locale, régionale, nationale, ou internationale. Quand un avocat devient avocat international, il défend le droit, et il se bat pour le faire triompher. Quand un viticulteur investit dans le Bourgogne, face à une concurrence des vins terribles, il veut faire gagner son entreprise et son territoire. Quand il y a eu la révolution française, les gens se sont rendus compte que la liberté vaut bien qu’on s’investisse. Est ce qu’on veut avoir une vie sympathique, à profiter du soleil et regarder les petits oiseaux, où est ce qu’on veut donner un sens à sa présence sur la terre ? J’ai été magistrat, juge d’instruction, et à un moment je me suis dis que je je pouvais pas rester dans mon petit tribunal, à faire ma petite soupe. Un pays qui n’a pas de militants, qui ne s’engage pas, c’est un pays qui meurt ! D’autant plus que si la seule mobilisation des jeunes est négative.

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